Lettre à un bébé-prof

Rédigé par MBKto - - Aucun commentaire

Quelles qu'en soient les conditions, commencer à enseigner est toujours une étape un peu impressionnante. Les circonstances ayant fait que, personnellement, je n'avais eu aucune formation en gestion de classe (ni tuteur ni rien) lorsque je me suis retrouvée bombardée prof d'histoire-géo pour la première fois, je rassemble ici quelques remarques et conseils en mode "ce que j'aurais aimé qu'on me dise"...

Cher bébé prof,

Tu vas bientôt te retrouver devant tes classes et tu flippes un peu. C'est normal. Au point de faire des  rêves idiots (tu n'es pas dans le bon établissement, tu as oublié tes affaires, on ne t'a pas donné les bons élèves, tu es en pyjama, etc.), c'est normal.

Ton premier cours sera ton premier contact avec les élèves. Déjà, le "tout se joue dans les 5 premières minutes", tu oublies : c'est faux. Tu disposes de 10 à 15 jours pour construire ton personnage devant eux, alors inutile de surjouer les "d'habitude je fais comme ça...".

D'expérience, je dirais que 4 choses construisent ton autorité :

  • la manière dont tu t'adresses à eux,
  • ta légitimité scientifique,
  • la clarté (pour les élèves) de ce que tu attends d'eux,
  • la cohérence entre ta parole et tes actions

Autant que possible, évite de crier (cela arrive à tout le monde, je te rassure). Garder ton calme est en principe la meilleure manière d'obtenir celui des élèves. Connais leur prénom ou leur nom le plus rapidement possible. Personnellement, j'ai toujours du mal à retenir les prénoms de mes élèves (souvent je confonds des paires dans les classes), et c'est un vrai handicap. Quant au tutoiement/vouvoiement des élèves, c'est une affaire personnelle, tu fais comme tu le sens. Dans tous les cas, s'efforcer de rester calme. La colère froide est généralement plus impressionnante que l'excitation irraisonnée. Ce n'est pas le volume de ta voix qui la rendra efficace, c'est la conviction que tu réussiras à mettre dedans.

Ta légitimité scientifique a été validée si tu as obtenu le concours. Donc tu n'as pas d'inquiétude à avoir. Il arrivera forcément que les élèves te "collent" : tu as fait un beau cours sur les piliers de l'islam, tu les expliques bien comme il faut, et là, boum, "mais ça dure combien de temps les 5 prières ?", tu sèches. Tu peux toujours répondre "C'est une bonne question, mais je n'ai pas pensé à me la poser moi-même, donc je ne sais pas." Et tu renvoies la réponse à un autre cours, ou tu proposes à l'élève de chercher lui-même. Tu peux aussi improviser une réponse évasive et passer rapidement à autre chose, si tu as des raisons de penser qu'au fond, la question ne l'intéresse pas vraiment.

D'ailleurs, soyons clairs : tu as le droit de refuser de répondre si la question sort du sujet du cours ou de ta discipline. Ne les laisse pas dicter l'agenda : c'est toi qui gères le timing. Ils peuvent jouer les indignés si tu ne réponds pas (l'éducation "positive" a tendance à leur faire croire que leur parole est par principe intéressante et leurs questions par principe légitimes (et leur nombril par principe le centre du monde)), ne te laisse pas impressionner.

Ensuite, veille à la clarté de tes consignes. Une chose importante que l'expérience m'a permis de comprendre : si les élèves s'agitent au lieu de se mettre au travail, c'est souvent parce qu'ils n'ont pas compris quoi faire ou comment le faire. Leur réflexe est alors d'interroger leur voisin : le prof s'énerve parce qu'ils "bavardent", la situation empire, et finalement l'activité est ratée. Les indications données aux élèves doivent être simples et claires. Trop d'info tue l'info (surtout dans l'esprit des élèves). N'hésite pas à faire répéter à un élève ce qu'il doit faire, comment il va s'y prendre, dans quel ordre, etc. Mieux vaut y passer 3 minutes de plus pour avoir ensuite une classe bien au travail.

L'expérience aide grandement à anticiper les problèmes qu'ils pourront rencontrer. Tu verras qu'un élève bloqué par un problème va rapidement cesser de travailler - et commencer à discuter de tout autre chose avec son voisin - si tu n'as pas pu venir lui répondre tout de suite. Avec l'expérience, tu penseras par exemple à donner la définition de tous les mots qu'ils risquent de ne pas connaître dans un document.

Pars du principe qu'ils ne sont pas autonomes, c'est à toi de les aider à le devenir en les encadrant beaucoup. Paradoxe ? non. Tu les rassures en les encadrant beaucoup. Si un sixième te demande s'il faut souligner en rouge ou en vert, donne-lui une réponse précise, même si au fond, tu t'en fous. S'agissant des méthodes de travail, il n'est pas intolérable d'avoir des exigences précises. En les soumettant à ta manière de travailler, tu les aides à se constituer une "banque de méthodes" dont ils garderont celles qui leur conviennent le mieux. Les aider à organiser leurs cahiers fait partie de ton boulot.

Rien n'est plus inconfortable et angoissant pour eux qu'une exigence molle, mouvante et arbitraire, ou qu'un objectif confus. Tu leur rendras service en étant précis, rigoureux, et constant.

Enfin, le plus important de tout, c'est la cohérence entre ta parole et tes actions. Les devoirs donnés à faire doivent être vérifiés, et punir ceux qui ne peuvent pas te les présenter, c'est faire oeuvre de justice à l'égard de ceux qui travaillé (et n'ont pas oublié leur cahier, eux).

Si tu menaces, il faut qu'à un moment le couperet tombe. Pour cette raison, évite de menacer d'une sanction en particulier sous le coup de la colère ("le prochain qui parle je lui mets deux heures de colle !"). Le moment venu, ça tombera sur un élève qui ne parle jamais, pour qui deux heures de colle te paraîtront trop lourdes ; tu risques de renoncer à le sanctionner, donc de te décrébiliser. Annonce plutôt "le prochain qui parle sera puni !" ; tu gardes la liberté de la sentence. Mais il faut qu'il y ait une punition, pour ta crédibilité.

À ce sujet : c'est presque toujours une bonne idée de convoquer à la fin du cours un élève que tu dois punir, parce qu'alors la tension est retombée, la punition sera, souvent, plus juste. À condition de ne pas être obligé de quitter la salle à l'arrache. (Je me permets de te suggérer la lecture d'un billet un peu plus ancien sur la sanction).

Et si tu punis, il faut que tu t'assures que la punition est faite. Ce qui impose en fait de la noter dans ton agenda, tout de suite : plus tard tu oublieras. Petite administration à la con, très chiante, jamais pratique, jamais au bon moment, mais fondamentale si tu veux que les élèves prennent ta parole au sérieux. Les quelques minutes investies dans cette petite administration à la con sont des heures gagnées sur l'ensemble de l'année.

Garde bien en tête que lorsque tu gères le cas d'un élève pris en faute, tu envoies un message à la classe. Tu envoies un message quand tu punis, et tu envoies un autre message quand tu renonces à punir. Et les élèves comprennent parfaitement si renoncer à punir est de l'indulgence ou du laxisme. C'est cela qui va construire ton personnage. En début d'année il vaut mieux ne pas renoncer à punir. Mieux vaut passer pour "hyper rigide" et détendre un peu plus tard, que passer pour "trop facile à berner" (irrattrapable).

 

Là-dessus, à toi d'expérimenter ce mélange étonnant d'inertie et d'innovation que les élèves sont capables de déployer. Une fois acquise la routine que tu leur fais prendre en début d'année, les élèves sont neufs tous les jours. Rien n'est jamais définitivement perdu. Même si un cours te parait raté, ça n'a pas d'importance : le lendemain tu les retrouves coulés dans ta routine, et un nouveau cours peut démarrer, et beaucoup mieux se passer. Ne te décourage pas, on rate tous des cours - comme disait un de mes professeurs, on ne peut pas être génial tous les matins. Si tu réussis à poser les fondements au début de l'année, l'écume d'un cours raté sera vite oubliée. Et si tu es en difficulté, je te souhaite d'avoir des collègues bienveillants autour de toi (et l'humilité de te tourner vers eux).

Au bout de quelques semaines, tu sentiras ce moment où, les élèves et toi, vous vous connaissez suffisamment pour que votre relation s'assouplisse un peu. Et tu pourras commencer à rire avec eux, et là le métier devient fantastique.

Bon vent à toi, petit Padawan !

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