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Islam, islams

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Je voulais finir le propos de mon dernier billet en vous parlant de deux autres lectures, extrêmement intéressantes, sur le thème de l'islam et de sa situation actuelle.

Comprendre l'islam - sous-titré Ou plutôt : pourquoi on n'y comprend rien - du frère (dominicain) Adrien Candiard n'est pas seulement un livre. C'est un bien de salut public. L'intérêt tient autant à sa clarté toute pédagogique qu'à l'équilibre du propos, qui jamais ne verse dans la réduction - et encore moins dans la condamnation. On sent à le lire toute la sérénité de l'érudit à qui la fréquentation des personnes a appris la complexité de la réalité. Evitant aussi bien l'aridité d'une étude sèche des textes que la noyade dans une "tolérance" mièvre et finalement insignifiante, il expose clairement et simplement les faits dans leur épaisseur.

Ce qui rend ce livre particulier, c'est qu'il est écrit par un théologien ; ce n'est pas un livre sur la sociologie des musulmans ou sur l'histoire de l'expansion arabe. C'est une explication de ce qui est important pour les musulmans, par un grand connaisseur de ce qui est important pour les catholiques. Par exemple, quand il explique le statut des différents textes de l'islam, et en particulier du Coran : pour un musulman, les mots du Coran ont une réalité en fait plus importante que leur sens, et bien les prononcer c'est rendre Dieu présent - la récitation du Coran devient alors pour le musulman ce que l'adoration du Saint-Sacrement est au catholique. Par ailleurs, la multiplicité des hadiths nourrit la complexité des islams vécus.

Car il n'y a pas un seul islam : il y a des musulmans qui vivent l'islam de diverses manières. Cette diversité est mal vécue par les musulmans eux-mêmes, car à la croyance en un Dieu unique devrait correspondre, en miroir, l'unicité de la communauté. L'unité de la communauté originelle, autour du prophète, quoique très fantasmée, ammène à vivre ces divisions sur le mode de l'anathème et de l'excommunication des "faux musulmans".

Les divisions sont nombreuses. La plus connue est l'une des plus anciennes, entre les chiites et les sunnites (cette division a pris corps autour de la question, non résolue par lui, de la succession de Mahomet comme chef de la communauté). Elle est fondamentale car elle est au coeur de la rivalité entre l'Arabie saoudite (sunnite) et l'Iran (chiite). A. Candiard fait cependant remarquer que, sur le plan théologique, les deux courants ne sont plus si éloignés l'un de l'autre. L'opposition est plus communautaire que religieuse.

Mais une autre division fracture aujourd'hui le sunnisme. D'un côté, l'islam classique, impérial, qui s'est élaboré dans le cadre des Empires arabe et ottoman, et qui dans ce cadre a dû gérer l'existence de religions rivales. Cet islam a appris à gérer la diversité (sans occulter les inconvénients pour les non-musulmans du système de la dhimma ou des millets), aussi bien sur le plan juridique que théologique (admettant des lectures différentes du Coran). C'est à cet islam ouvert que l'on se réfère généralement quand on veut présenter l'islam comme une religion pacifique et tolérante ; et la référence n'est pas dénuée de fondement, puisque cet islam a longtemps fait référence.

Mais l'humiliation ressentie au tournant du XIXe siècle quand la modernité est venue de l'Occident a nourri l'amertume et les incertitudes eschatologiques : "L'islam, qui se pense comme l'achèvement de l'histoire religieuse de l'humanité, a pu s'enorgueillir pendant des siècles d'avoir acccompagné la civilisation la plus brillante du monde : il était logique que les deux aillent de pair. L'apparition d'un Occident plus prospère, plus savant et considérablement plus puissant remettait en question des évidences solidement étables. Comment comprendre le rôle de l'islam, qui de l'aveu général avait favorisé l'éclosion de la civilisation florissante des califes, dans ce qui apparaissait désormais comme un retard, sinon une décadence ?"

Parmi les mouvements qui veulent réformer l'islam, apparait le salafisme (salaf = pieux anciens, c'est-à-dire les premières générations musulmanes, formées dans le souvenir encore frais de l'exemple du prophète, à ce titre considérées comme un modèle indépassable de pureté). L'alliance entre le fondateur du salafisme (Muhammad ibn Abdal-Wahhab) et le chef d'une tribu bédouine (les Seoud) qui s'empare peu à peu de l'Arabie, jusqu'à devenir la dynastie régnante, donne une assise considérable à ce mouvement. La mobilisation contre l'intervention soviétique en Afghanistan cristallise le rôle de l'Arabie saoudite. "Dès la fin des années 1970, une partie de la jeunesse diplômée du monde arabe, faute de débouchés ailleurs, vient louer son savoir-faire en Arabie ; elle rentre ensuite au pays avec quelques économies et bien souvent une nouvelle conception de l'islam, bien éloignée de celle que ses parents lui ont transmises." Les pétrodollars donnent à l'Arabie les moyens de diffuser l'idéologie wahhabite dans le monde.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que le salafisme n'est pas "traditionnel" : il refuse la tradition qui est vue comme un dévoiement. Il "cherche à dynamiter le passé (...) au nom d'un passé nettement plus lointain et donc nécessairement fantasmé (...) Cet islam-là n'est pas lesté par des siècles d'expérience historique des responsabilités (...) Il ne s'embarasse pas de culture : il est religieux, et rêve que toute la vie des individus soit réglée par des préceptes religieux. Il rêve de musulmans chimiquement purs, qui ne seraient que musulmans et pas en même temps égyptiens, pharmaciens, fans de football, sensibles à la poésie classique et allergiques au poil de chat". Sectaire, cet islam n'est pas forcément violent : il peut être quiétiste et appeler à la soumission aux autorités. Mais si tous les salafistes ne sont pas jihadistes, en revanche tous les jihadistes sont salafistes.

Le salafisme n'est pas l'islam des origines, parce qu'elles sont mal connues, et parce que l'imitation du passé n'est pas le passé. Il n'est pas non plus le vrai islam car il en a existé (et il en existe encore) d'autres formes : il n'est qu'un visage de l'islam.

La crise de l'islam contemporain est donc, pour A. Candiard, une crise de modèle entre deux manières très différentes de vivre l'islam : celle qui accepte les compromis, longtemps référence mais qui peine à répondre aujourd'hui aux défis de la modernité, et celle qui refuse toute compromission, nouvellement puissante, et qui passe pour "plus musulmane" (y compris auprès de musulmans qui ne la pratiquent pas).

Par ailleurs A. Candiard distingue salafisme et islam politique (ou islamisme). Si les liens sont étroits, le salafisme et l'islamisme sont pourtant distincts car opposés sur certains points, en particulier la question du pouvoir. Pour l'islamiste, le pouvoir doit appliquer l'islam (on ne précise pas celui de quelle époque). Les islamistes ne veulent pas créer un contre-modèle à la modernité : "ils veulent surtout islamiser la modernité" ; ils s'accomodent très bien des structures sociales et politiques en place. C'est la raison pour laquelle leur arrivée au pouvoir conduit souvent à une certaine déception (du point de vue des plus radicaux). Inversement, les salafistes proposent un contre-modèle social : "quand [ils parviennent] au pouvoir sur un territoire, comme le montre l'État islamique, les structures politques modernes sont dynamitées, et remplacées par des formes pré-modernes d'organisation politique, rejetant par exemple la notion même de frontière." Ce n'est pas l'islamisme qui mène au terrorisme : c'est le salafisme.

On l'aura compris, la lecture de ce petit ouvrage (120 pages) est indispensable pour comprendre que si les choses sont complexes, il est cependant possible et important de démêler l'essentiel, pour éviter les simplifications ("l'islam n'est pas compatible avec la démocratie", "il n'est pas possible pour les musulmans d'interpréter le Coran", "l'islam est irrationnel" : autant d'idées reçues qu'A. Candiard examine avec la même rigueur en fin d'ouvrage).

Autant d'intelligence pour 6 euros, c'est cadeau.

Enfin, Un silence religieux : la gauche face au jihadisme de Jean Birnbaum est le dernier livre que je voulais évoquer ici. La thèse de l'auteur est que la gauche (française) est  incapable de comprendre la montée en puissance du jihadisme, parce que la religion lui reste étrangère en tant que phénomène existentiel. Ne voyant en elle qu'un fait social, conséquence d'une misère économique (et expression d'une révolte contre celle-ci) et/ou d'une immaturité de la pensée, la gauche pense la religion comme inéluctablement condamnée à disparaître. Ce présupposé a conduit une grande partie des partis et des intellectuels de gauche à un aveuglement quasi-complet sur la question du jihadisme. Dès la guerre d'Algérie, beaucoup s'engagent pour l'indépendance sans voir que le FLN construit plus de mosquées que d'écoles. Au moment de la révolution iranienne, Michel Foucault est le seul à intégrer l'angle religieux dans son analyse de la situation - ce qui lui vaut une réprobation générale.

C'est un essai qui m'a vivement intéressée car cette analyse me parait pertinente. Aujourd'hui, Jean-Luc Mélenchon, quand il s'exprime sur la situation au Proche et Moyen-Orient, minimise l'aspect religieux - quand il ne l'évacue carrément pas. À cet égard, et nonobstant les autres points de son projet, François Fillon est à mon sens celui qui a le discours le plus juste sur la question.

Voilà donc deux livres dont l'achat ne sera pas un investissement inutile. Bonne lecture ! :-)


Identités meurtries

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Ces derniers mois, j'ai consacré une part importante de mon temps "lectures" au monde arabo-musulman, pour essayer de comprendre (un peu) la situation actuelle. Je n'avais pas de bibliographie pré-établie, elle s'est constituée au fil de l'eau, au gré de mes découvertes en bibliothèque et sur Internet.

J'ai commencé par Les identités meurtrières d'Amin Maalouf. Bien qu'écrit il y a près de 20 ans, ce petit essai est d'une actualité incroyable.

D'abord, il définit l'identité comme un ensemble d'appartenances (à des traditions, des communautés, des associations...) Chacun a tendance à hiérarchiser l'importance relative de ses propres appartenances, et "à se reconnaître (…) dans son appartenance la plus attaquée (…). L’appartenance qui est en cause - la couleur, la religion,  la langue, la classe [sociale]… - envahit alors l’identité entière. Ceux qui la partagent se sentent solidaires, ils se rassemblent, se mobilisent, s’encouragent mutuellement, s’en prennent à « ceux d’en face ». Pour eux, « affirmer leur identité » devient forcément un acte de courage, un acte libérateur."

Ainsi s'est construite une conception "tribale" de l'identité, qui prévaut toujours, et fait de l'identité un facteur de divisions. Pour Maalouf, cette conception est dépassée à l'heure de la mondialisation et du brassage ininterrompu. La figure du migrant devient centrale aujourd'hui, car "Nous sommes tous contraints de vivre dans un univers qui ne ressemble guère à notre terroir d’origine ; nous devons tous apprendre d’autres langues, d’autres langages, d’autres codes ; et nous avons tous l’impression que notre identité, telle que nous l’imaginions depuis l’enfance, est menacée. Beaucoup ont quitté leur terre natale, et beaucoup d’autres, sans l’avoir quittée, ne la reconnaissent plus." (c'est moi qui graisse ; je trouve cette idée terriblement stimulante).

Ce que j'ai mieux compris en le lisant, c'est le sentiment d'humiliation ressenti par le monde arabo-musulman du fait que la modernité soit venue du monde ocidental. Lorsqu'au Moyen-âge, l'islam est à l'origine d'une civilisation brillante, les Arabes se sentent suffisamment confiants en leur foi pour se montrer tolérants. Cette prééminence (qui semble alors confirmer la vérité théologique de l'islam) cède le pas à partir des premiers revers (Reconquista, conquête mongole, Croisades), d'autant plus humiliants qu'ils sont causés en grande partie par les divisions internes au monde musulman (ces divisions si douloureuses, comme l'explique si bien Adrien Candiard - je reviendrai sur son livre dans le prochain billet). La colonisation du XIXe siècle achève le processus : la modernité est un phénomène occidental, et l'islam devient la religion des colonisés. Les tentatives de modernisation de l'islam, en particulier l'expérience de Mehmet Ali en Égypte, sont rapidement contrecarrées par les puissances coloniales. L'humiliation n'en est que plus violente.

Emballée par cette lecture, j'ai poursuivi avec Maalouf et ses Croisades vues par les Arabes. Je n'ai pas une connaissance précise de l'historiographie des Croisades et son ouvrage, assez ancien (1983), n'est probablement plus complètement actuel. Il reste cependant passionant de redécouvrir l'Histoire vue "d'en face". Dans les sources arabes, la brutalité des Francs est un quasi-leitmotiv. Elles portent la marque de cette humiliation, mais aussi de la douleur provoquée par les divisions internes.

Restent que les Croisades sont, à l'échelle du monde musulman, un phénomène relativement périphérique quant à ses répercussions géopolitiques réelles (il en va autrement de la dimension symbolique compte-tenu de la charge associée à Jérusalem). Ce ne sont pas les Francs qui ont entraîné la chute du monde musulman, d'ailleurs la domination arabe puis ottomane sur la Terre sainte est restée continue de 1291 à 1919. Les Mongols ont joué un rôle bien plus dévastateur, quoique moins connu de nous.

C'est l'une des quelques idées intéressantes que j'ai tirées d'un troisième ouvrage, L'Orient mystérieux et autres fadaises par François Reynaert, sur lequel je suis tombée par hasard à la bibliothèque. Autant le dire tout de suite, il n'est pas très bon ; écrit par un journaliste, non par un historien, il pêche par approximations (du genre : saint Paul qualifié d'évangéliste). Il a néanmoins le mérite de couvrir plus de 2000 ans d'Histoire dans un récit assez vivant, découpé chronologiquement. Il m'a permis de comprendre l'origine de la dynastie Saoud et son lien historique avec le wahhabisme : c'est la tribu des Saoud qui a accueilli le fondateur du mouvement, Abdelwahhab, considéré à son époque (XVIIIe) comme un dangereux excité. L'alliance entre les Saoud et les Anglais, à l'origine de la création du royaume actuel, puis l'alliance avec les États-Unis, a donné au wahhabisme son assise géopolitique et financière actuelle.

L'inscription au programme des concours (Agrégation/CAPES) de plusieurs questions liées à l'histoire du monde arabo-musulman (Gouverner en islam en histoire médiévale, ou encore Le Moyen-Orient de 1876 à 1980 en histoire contemporaine) a forcément permis de renouveler l'historiographie, mais je n'ai pas encore trouvé le temps de me plonger dans l'un ou l'autre manuel édité pour l'occasion.

Dans le prochain billet, car c'est assez pour aujourd'hui, je vous parlerai d'Adrien Candiard et de Jean Birnbaum.

 


Les mains du miracle

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Comme Zabou, j'ai fait cet été la découverte d'une figure étonnante de la seconde Guerre mondiale. En flânant dans les rayons de la Bibliothèque municipale parmi les romans de Joseph Kessel, un des auteurs que j'apprécie le plus, je suis tombée sur Les mains du miracle. Ce roman raconte l'histoire de Felix Kersten, masseur initié à la médecine chinoise qui, dans les années 1930, se retrouva thérapeute de Heinrich Himmler - le numéro 2 du Troisième Reich. Cette position lui permit d'obtenir la vie sauve de nombreuses personnes.

L'histoire est proprement incroyable, mais des historiens l'ont confirmée - et Joseph Kessel est tout de même peu suspect de faire l'éloge d'un personnage pareil sans de sérieuses vérifications. Parfaitement écrite (Kessel, tout est dit) cette biographie est vraiment à découvrir.

 


Felix Kersten - Les mains du miracle! par Tifen33

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De l'inégalité parmi les sociétés

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Je viens de découvrir, via Twitter, un documentaire fort intéressant (quoique l'élocution de Léo Grasset soit un peu rapide et donc plus difficile à suivre) comparant Bali et le Timor oriental pour comprendre pourquoi l'un est riche et l'autre pauvre, à 1100 kilomètres de distance.

La démarche s'inspire largement de celle de Jared Diamond, cité dans les sources du documentaire.

On devrait tous avoir lu Jared Diamond.

J'ai découvert cet auteur par une interview dans Philosophie magazine, il y a deux ans. (C'est l'un des petits plaisirs du métier de prof-doc : pouvoir feuilleter les revues qui arrivent au CDI). Elle m'avait incité à lire De l'inégalité parmi les sociétés : Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire (paru en 2000), dans lequel il s'attelle à une question toute simple (la réponse l'est beaucoup moins) : comment expliquer que ce soit les Européens qui, en 1492, aient "découvert" l'Amérique - et non l'inverse (Atahualpa et ses hommes débarquant sur les plages du Portugal). Les causes immédiates sont bien connues (supériorité technologique + choc microbien), mais l'analyse devient plus complexe quand on s'attaque aux causes lointaines : comment s'est construite la supériorité technologique des Européens, et pourquoi le choc microbien s'est-il produit au détriment des Amérindiens (alors même que les colons européens étaient bien moins nombreux, les premiers bateaux ne déversant que quelques dizaines d'individus) ?

L'étude est passionnante car Diamond est capable de mobiliser une quantité impressionnante de données, croisant plusieurs disciplines comme seul un Américain peut le faire. Ainsi, pour expliquer pourquoi l'agriculture s'est développée plus précocément au Moyen-Orient, il montre que la région concentre des espèces sauvages, animales et végétales, plus faciles à domestiquer que bien d'autres régions du monde. Un exemple parmi d'autres : les grands mammifères africains (rhinocéros, éléphant, zèbre...) ne sont pas domesticables ; imaginez comme le destin du monde eût été différent s'il avait été possible de monter les zèbres comme on monte les chevaux ! Mais tous les animaux domestiques aujourd'hui présents en Afrique y ont été importés (n'y étaient pas présents à l'état sauvage). Et aucun Européen n'a pu domestiquer les mammifères d'Afrique, ce qui au passage tord le cou à toute théorie de la "supériorité" des "Blancs". On peut les capturer, les garder dans des zoos, obtenir qu'ils s'y reproduisent, mais pas les élever.

La démonstration se poursuit par d'autres exemples, y compris d'espèces végétales, qui montrent comment l'agriculture est née, de façon autonome, dans quelques endroits dans le monde seulement, parce qu'ils réunissaient les conditions nécessaires. Le "Croissant fertile" (qui a cessé de l'être...) en est un. De là, l'agriculture s'est développée vers l'Europe beaucoup plus vite que vers l'Afrique, car le déplacement d'Est en Ouest est plus facile que du Nord au Sud : à latitude (sensiblement) égale, le climat peut certes varier (plus ou moins humide selon l'éloignement des océans), mais la durée du jour reste égale. Tandis que plus l'on se rapproche ou l'on s'éloigne de l'équateur, plus le rythme des saisons change. Il faut plus de générations pour que plantes et animaux s'adaptent.

De cette manière, l'Europe a connu tôt une économie fondée sur la production (et non plus seulement sur le prélèvement : le tryptique classique ceuillette-chasse-pêche), donc sur la redistribution. Quand une partie de la population peut produire la nourriture des autres, cela donne les moyens à l'autre partie de développer des technologies dans d'autres domaines. Au bout de plusieurs siècles, cela donne à Pizarro et ses hommes la maîtrise du combat à cheval et des épées en fer (accessoirement, des armes à feu, mais celles du XVIe siècle étaient assez mal commodes et finalement peu répandues), tandis que Atahualpa en est encore aux armes en bois et se déplace à pied.

Par ailleurs, la proximité des Européens avec une variété plus grande d'animaux domestiques (porteurs de germes en tout genre) a mieux immunisé leur organisme. Tandis que ceux des Amérindiens restaient, comparativement, trop épargnés. Ainsi s'explique (selon Diamond) que les Européens aient mieux résisté aux fièvres tropicales et équatoriales que les Amérindiens aux germes européens. Ce sont des populations très affaiblies que les conquistadores ont soumises. Affaiblies physiquement et désorganisées socialement par cet affaiblissement. Ainsi, le père d'Atahualpa est-il mort prématurément (de la variole, pense-t-on), laissant une succession mal réglée donc litigieuse entre ses fils, ouvrant un climat de guerre civile dont Pizarro a profité.

Ainsi de multiples "petites causes" ont creusé l'écart entre les continents, à l'avantage des Européens qui se sont imposés en Amérique. Il y a eu des massacres locaux, mais l'effondrement de la population autochtone est moins le fruit d'une politique génocidaire que l'aboutissement d'un enchaînement que nul ne pouvait alors enrayer.

Léo Grasset reprend donc cette démarche comparative, et tout en soulignant les limites d'une approche trop focalisée sur les paramètres naturels (les facteurs politiques et sociaux jouent aussi), il fait la démonstration de son efficacité. On devrait tous avoir lu Jared Diamond.

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Dans la peau d'un migrant

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J'ai récemment fait acheter, pour le CDI dans lequel je travaille, le livre Dans la peau d'un migrant d'Arthur Frayer-Laleix. C'est une enquête en immersion dans ce "cinquième monde" qu'est devenu celui des migrants clandestins (après un Tiers-Monde et un Quart-Monde). Elle se lit facilement et donne un peu de "chair" à cette réalité. 

Qui ne concerne d'ailleurs qu'une partie des migrants. Si les boat-people de Méditerranée braquent les projecteurs sur les clandestins qui risquent leur vie, la majorité des immigrants entrent légalement et sans danger (par les aéroports) dans les pays du Nord : ils deviennent clandestins plus tard, en ne quittant pas le pays d'accueil à l'expiration de leur visa.

C'est une véritable "contre-société" qui s'est organisée en quelques années, avec ses règles implicites, ses solidarités et ses hiérarchies invisibles. La multiplicité des situations et des motivations fait de ce monde un objet d'étude bien difficile à cerner.

D'abord, il y a dans les raisons du départ, outre celles qui paraissent évidentes "vu de loin" (guerre ou misère), un quotidien rendu impossible par des attentats récurrents ou la corruption des fonctionnaires. Le journaliste raconte ainsi un trajet entre Islamabad et Peshawar, au cours duquel la voiture se fait arrêter trois fois (en quelques kilomètres). Au premier "contrôle", le policier fait mine de douter de la validité des papiers présentés. Quelques billets de banque ont la vertu magique de rendre le permis immédiatement valable. Au troisième arrêt, le conducteur excédé ne prend même plus la peine de présenter ses papiers : il sort directement une poignée de billets. Quand tous les actes officiels de la vie courante sont soumis à un tel arbitraire, on comprend que l'exaspération pousse les individus à partir. Le problème ne pourrait être résolu que par une volonté collective, qui manque clairement de support d'expression.

Il y a aussi dans les populations migrantes une immense ignorance de la géographie du monde. L'île de Chypre est placée par les interlocuteurs pakistanais du journaliste "en Méditerranée, à côté des États-Unis". Au Pakistan, l'expression "je vais à Londres" est passée dans le langage courant (et devenue une chanson) alors que beaucoup ignorent même si Londres est une ville ou un pays. Presqu'irréelle, cette conversation dans un café d'Istanbul où le Français apprend et explique à deux Afghans que la Terre est ronde et tourne autour du soleil. Sur cette ignorance, les malentendus (ou les raccourcis, à tout le moins) font de l'Europe ou des États-Unis un Eldorado largement fantasmé.

D'autant plus fantasmé que les immigrés eux-mêmes entretiennent les a priori. Jamais un immigré n'avouera à sa famille à quelles difficultés il se trouve confronté une fois sur place. Au téléphone, on ne veut pas inquiéter la famille. On envoie de l'argent sans avouer quelles conditions de vie et de travail on a dû accepter pour le gagner. Et comme le dit l'un des interlocuteurs du journaliste à Istanbul, "ce qui est sûr c'est que jamais ils ne retourneront en Afrique" : ce serait, pour tous, un aveu d'échec alors que le départ d'un homme valide est, pour les familles restées sur place, un véritable investissement. Avoir un fils ou un frère en Europe donne un certain statut social, qui compte parmi les raisons du départ.

Autre point très intéressant de l'enquête, la réponse à la question des paiements. Je me demandais comment les "clients" payaient les passeurs dans la mesure où il est impossible à un clandestin, par définition sans protection, de transporter sur lui les milliers de dollars que lui coûtera son voyage. La réponse est dans les manuels d'histoire de 5ème ! Il n'y a en fait aucun échange d'espèces. Le système s'appelle la hawala et s'apparente au mécanisme des lettres de change utilisées au XIIIe siècle. L'argent demandé par le passeur est donné, par la famille du migrant, à un "banquier" dans le pays d'origine ; sur un simple coup de fil, le "banquier" du patron du passeur (ils agissent en réseau) donne la somme correspondante audit patron. Il n'y a aucune trace informatique, les "banquiers" dans les pays d'accueil se cachent souvent derrière un paravent officiel (boutique de téléphonie ou kebabs), les transferts sont à peu près indécelables. Tant que les "banquiers" se font confiance, le système fonctionne, entièrement sous les radars des autorités.

Au final, l'enquête montre surtout l'impuissance de la réaction européenne. D'abord, le délabrement des États frontière (comme la Bulgarie dans laquelle A. Frayer-Laleix tente une entrée clandestine dans le but de se frotter à la police locale, qui le renvoie sans autre forme de procès vers la Turquie - pratique du pushback niée officiellement mais largement répandue selon Human Rights Watch) rend parfaitement illusoire l'idée qu'ils puissent faire barrage, ou même faire office de "zone-tampon". Parce qu'on ne peut pas empêcher les gens de rêver à une vie meilleure, on ne peut pas les arrêter dans un pays - ou les confiner dans une région - qu'ils n'ont pas choisi.

L'impuissance est d'autant plus forte que la réponse pénale est largement inadaptée. Dans beaucoup de pays de départ, le trafic de clandestins n'est pas considéré comme un crime (le passeur est même vu comme un héros plus que comme un escroc). Même du point de vue des pays d'arrivée, le trafic de clandestins est un "crime sans victime" comme le dit un policier néerlandais. L'expression paraît choquante à qui voit les enfants noyés en Méditerranée ; mais au bout du compte, personne n'a obligé les migrants à monter dans le bateau. Beaucoup savent qu'ils risquent leur vie et celle de leurs enfants, mais c'est à eux qu'incombe la responsabilité de monter ou pas.

On objectera évidemment que dans le cas des Syriens, la situation du pays ne leur laisse pas beaucoup de choix. Reste qu'il est bien difficile de légiférer, et plus encore d'appliquer, dans la réalité, une législation quelconque, parce que, encore une fois, on ne peut pas empêcher les gens de vouloir un destin plus agréable, plus confortable.

Calais illustre le problème : toute tentative de freiner le mouvement en fermant un point de rassemblement ou de passage de clandestins n'entraîne qu'un bouturage du problème "un peu plus loin". Quant à la solution parfois invoquée de "faire passer les migrants en Angleterre et laisser la Grande-Bretagne gérer le problème", elle me parait illusoire aussi : quand bien même on "viderait" les 4000 clandestins en attente, il me semble que les suivants s'accumuleraient à leur tour, car le goulot de Calais n'est pas que législatif : il est aussi physique.

Bref, la complexité du problème donne la mesure de l'impuissance des États. Plus encore, notre impuissance individuelle devant tant de détresse humaine nous rend bien désemparés. J'admire l'engagement de ceux qui sont directement au contact des migrants et cherchent à soulager, au moins temporairement, les difficultés de leur situation. Mais pour moi qui n'y suis pas confrontée au quotidien, cette impuissance individuelle est, je crois, assez anxiogène - et participe à ce climat si lourd dans lequel nous sommes plongés depuis quelques années.

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