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Pasteur des Lumières

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Je saisis (un peu artificiellement j'en conviens) l'occasion de l'anniversaire de la Réforme (31 octobre 1517) pour vous présenter Jean-Frédéric Oberlin, un pasteur méconnu de nos jours que j'ai redécouvert cet été en passant à Waldersbach et qui, à son échelle toute simple, a fait vivre l'Évangile qui l'animait.

Alsacien, il a vécu à la fin du XVIIIe siècle. Envoyé à 27 ans dans une vallée pauvre et très enclavée des Vosges, le Ban-de-la-Roche, Jean-Frédéric Oberlin y a vécu près de soixante années animé d'une infatigable volonté d'améliorer le sort de ses ouailles. Il ne partait pas de rien : son prédécesseur avait créé une petite école et posé quelques bases. Mais son activité inlassable s'est déployée dans de multiples directions : depuis l'aménagement des chemins jusqu'à la formation des maîtres d'école du Ban-de-la-Roche, en passant par ce qu'on appellerait aujourd'hui le "micro-crédit".

Son oeuvre la plus spécifique est l'invention des "poêles à tricoter", qui sont les ancêtres des écoles maternelles. Pour que les petits enfants ne soient pas livrés à eux-mêmes avant d'avoir atteint l'âge d'aller à l'école ou de se rendre utiles à leurs parents, il charge quelques jeunes filles de les réunir dans des salles (autour du poêle) pour les occuper - et notamment, leur apprendre à tricoter. C'est aussi l'occasion de les catéchiser, dans l'objectif avoué que, par cette éducation religieuse rudimentaire, ils amènent leurs parents à une fréquentation plus assidue du culte.

En parlant de poêle, on voit encore dans le temple de son village de Waldersbach comment, en dédoublant le tuyau du poêle, de manière à allonger la surface chaude, il s'efforce d'exploiter au mieux les ressources pour améliorer le confort de ses contemporains.

Il faut absolument visiter le musée qui lui est consacré, à Waldersbach. On y voit l'incroyable inventivité qu'il a développée pour produire ce qu'on appellerait aujourd'hui des "mallettes pédagogiques", à destination des différentes écoles du Ban-de-la-Roche, comme des jeux de cartes pour l'enseignement de la botanique ou des fonds de cartes muettes de la région ou de l'Europe, gravés sur des planches de bois pour être reproduits aisément par les maîtres d'école. Beaucoup d'activités et d'expérimentations dans ces écoles (on n'est pas très loin de Montessori), et les créateurs du musée ont respecté ce sens de la pédagogie en émaillant le parcours de visite de petites manipulations. 

Pour en savoir (beaucoup) plus, outre Wikipedia ou le site du musée, on peut lire la monographie de Loïc Chalmel (Oberlin : le pasteur des Lumières, Éditions de la Nuée bleue, Strasbourg, 2006, 237 p.), un peu confuse toutefois car l'auteur a opté pour un plan thématique, de sorte qu'on perd la lecture chronologique. J'avoue être passée un peu vite sur les pages consacrées à la doctrine du pasteur qui, tout en étant fidèle au protestantisme, a développé une théologie assez personnelle, limite ésotérique (et pour tout dire un peu fumeuse).

Le seul problème avec les sources présentant Oberlin, c'est qu'elles versent facilement dans l'hagiographie - ce qui est un peu le comble pour un pasteur. Dans le musée, une seule vitrine reléguée en bout de course (donc à laquelle personne ne prête attention) présente la manière dont il surveillait ses paroissiens (allant jusqu'à noter dans son petit carnet qui n'est pas habillé "comme il faut"), qui laisse penser qu'on ne devait pas rigoler tous les jours au Ban-de-la-Roche.

Il n'en reste pas moins que cette personnalité étonnante gagne à être connue, et fait honneur à ses coreligionnaires.

Auxquels je souhaite donc, oecuméniquement, un joyeux 500e anniversaire.

(Mais c'est quand même l'Église catholique qui a raison. Parce que bon, quand même, quoi :-) !!)


Le contact et l'échange

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Cela fait maintenant quelques années que j'enseigne dans le secondaire, et j'observe les jeunes qui sont en face de moi. En ce qui me concerne, ils sont issus de ce qu'on appelle les "classes sociales favorisées", voire très favorisées. Ce "favorisées" se paie souvent de responsabilités professionnelles importantes, donc des horaires difficilement compatibles avec la vie de famille. Beaucoup de couples éclatés (en conséquence, j'aurais envie d'ajouter).

Et plus j'y réfléchis, plus je pense qu'il manque deux choses à ces enfants, à ces générations montantes : d'une part, le contact avec la matière, le concret ; d'autre part, ce que j'appellerais une culture de la conversation avec d'autres générations que la leur.

Je ne sais pas si mon constat est généralisable à l'ensemble de la jeunesse française, et je serais curieuse que des collègues exerçant dans d'autres contextes que le XVIe arrondissement parisien me donnent leur témoignage.

D'une part, le contact avec la matière. Ces enfants ont toujours baigné dans le numérique ; leur mode de vie urbain et ultra-connecté les déconnecte, paradoxalement, de la dimension physique des choses. Ils regardent des films ou écoutent de la musique, échangent avec leurs copains, ils pratiquent même à l'occasion des activités sportives. Mais il est assez rare qu'ils pratiquent, de façon régulière, une activité manuelle (ne serait-ce qu'éplucher des légumes). De tous leurs sens, je pense que le toucher est celui qui est le moins sollicité (et probablement le moins bien éduqué). Quasiment jamais ils ne produisent un objet.

Pourtant l'activité manuelle est fondamentale à plus d'un titre. Elle est un apprentissage de la patience : le résultat n'est pas immédiat (à la différence du numérique où le clic est immédiatement suivi d'effet), je dois attendre (une cuisson, une germination...). Elle est un apprentissage de la persévérance : si je ne réussis pas du premier coup, je remets le métier sur l'ouvrage ; j'apprends de mes erreurs (la poterie a explosé parce que le four était trop chaud...). Elle est un lieu de valorisation de l'enfant, elle est aussi un apprentissage du don (de temps, d'un objet produit par soi-même)... Elle est un exercice de concentration (sans conduire à l'épuisement intellectuel, à la différence par exemple d'une partie d'échecs : impossible à un enfant d'apprendre une leçon après une heure d'échecs). Je pense qu'elle construit un rapport au temps beaucoup plus sain, à bien des égards, que toute autre activité ; et quand des parents d'élèves me disent les difficultés de concentration de leur enfant, je n'hésite pas à suggérer un peu moins de cours particuliers et un peu plus d'activité manuelle.

Sur cette question, je ne saurais trop vivement vous conseiller la lecture de Matthew Crawford, philosophe américain qui, lassé d'être toujours dans la spéculation intellectuelle, s'est lancé il y a quelques années dans la réparation de motos. Ses livres les plus connus, Eloge du carburateur et Contact (je n'ai lu que le second), analysent en profondeur ces multiples dimensions de l'activité manuelle.

Le deuxième point de ma réflexion est ce que j'ai appelé la culture de la conversation, et plus particulièrement de la conversation avec d'autres générations que la leur. Les jeunes communiquent tout le temps, mais essentiellement avec leurs pairs, et dans leur écrasante majorité, leurs échanges sont purement fonctionnels : on a des devoirs pour demain ? comment s'est passé ta journée ? tu sais pas ce qu'elle m'a dit Sophia-Luna ? je rentre plus tard aujourd'hui y'a du poulet froid dans le frigo je t'aime chéri ! t'as vu le nouveau prof d'éco il est trop BG #lol #keur

Mais la conversation ! Cet art de la discussion où chacun exprime ses opinions, témoigne de son expérience, fait partager une émotion ressentie devant un paysage ou une lecture ! Cet art qui demande du temps, qui demande aussi l'engagement de chacun des protagonistes dans l'instant présent - en acceptant de ne pas se laisser interrompre par les notifications du smartphone. Là-dessus, je blâme assez directement les parents de mes élèves, qui - pour beaucoup - ne mesurent pas assez l'importance d'accorder cette qualité d'écoute et d'échange à leurs enfants. Non pas qu'ils les négligent - certainement pas ! Mais ils ne mesurent pas le besoin qu'ont leurs enfants d'être écoutés, ni tout ce qu'un enfant peut retirer de l'expérience de ses aînés (parents et grands-parents).

Et entre autres, c'est leur vocabulaire qui s'en ressent. À force de n'échanger qu'entre pairs des informations fonctionnelles, les enfants qu'on a devant nous montrent une pauvreté de vocabulaire qui m'attriste de plus en plus. J'ai toujours vu mon père, lors des repas familiaux, se lever pour aller chercher le dictionnaire quand un doute surgissait sur un mot employé par l'un ou l'autre. Écouter parler mes oncles, tantes et grands-parents a été pour moi une source de culture générale fabuleuse. (J'avoue, j'ai une famille très intellectuelle).

Je sais que le monde a changé, les technologies ont changé, et de manière générale chacun se débrouille comme il peut avec les contraintes que la vie lui impose. Être parent n'est pas simple, et il est toujours plus facile d'avoir des grands principes que des gros problèmes (ou... des enfants !). Mais, si des parents me lisent, je les supplie de me croire : les enfants ont (terriblement) besoin, d'une part de revenir à la matérialité des choses, et d'autre part de converser avec les plus anciens.

Finalement, derrière ces deux dimensions se joue leur rapport à leur propre incarnation, au sens de leur inscription dans un lieu et un temps. Les jeunes à qui j'ai affaire sont largement cultivés hors-sol, et c'est assez dramatique quand on y pense.


Islam, islams

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Je voulais finir le propos de mon dernier billet en vous parlant de deux autres lectures, extrêmement intéressantes, sur le thème de l'islam et de sa situation actuelle.

Comprendre l'islam - sous-titré Ou plutôt : pourquoi on n'y comprend rien - du frère (dominicain) Adrien Candiard n'est pas seulement un livre. C'est un bien de salut public. L'intérêt tient autant à sa clarté toute pédagogique qu'à l'équilibre du propos, qui jamais ne verse dans la réduction - et encore moins dans la condamnation. On sent à le lire toute la sérénité de l'érudit à qui la fréquentation des personnes a appris la complexité de la réalité. Evitant aussi bien l'aridité d'une étude sèche des textes que la noyade dans une "tolérance" mièvre et finalement insignifiante, il expose clairement et simplement les faits dans leur épaisseur.

Ce qui rend ce livre particulier, c'est qu'il est écrit par un théologien ; ce n'est pas un livre sur la sociologie des musulmans ou sur l'histoire de l'expansion arabe. C'est une explication de ce qui est important pour les musulmans, par un grand connaisseur de ce qui est important pour les catholiques. Par exemple, quand il explique le statut des différents textes de l'islam, et en particulier du Coran : pour un musulman, les mots du Coran ont une réalité en fait plus importante que leur sens, et bien les prononcer c'est rendre Dieu présent - la récitation du Coran devient alors pour le musulman ce que l'adoration du Saint-Sacrement est au catholique. Par ailleurs, la multiplicité des hadiths nourrit la complexité des islams vécus.

Car il n'y a pas un seul islam : il y a des musulmans qui vivent l'islam de diverses manières. Cette diversité est mal vécue par les musulmans eux-mêmes, car à la croyance en un Dieu unique devrait correspondre, en miroir, l'unicité de la communauté. L'unité de la communauté originelle, autour du prophète, quoique très fantasmée, ammène à vivre ces divisions sur le mode de l'anathème et de l'excommunication des "faux musulmans".

Les divisions sont nombreuses. La plus connue est l'une des plus anciennes, entre les chiites et les sunnites (cette division a pris corps autour de la question, non résolue par lui, de la succession de Mahomet comme chef de la communauté). Elle est fondamentale car elle est au coeur de la rivalité entre l'Arabie saoudite (sunnite) et l'Iran (chiite). A. Candiard fait cependant remarquer que, sur le plan théologique, les deux courants ne sont plus si éloignés l'un de l'autre. L'opposition est plus communautaire que religieuse.

Mais une autre division fracture aujourd'hui le sunnisme. D'un côté, l'islam classique, impérial, qui s'est élaboré dans le cadre des Empires arabe et ottoman, et qui dans ce cadre a dû gérer l'existence de religions rivales. Cet islam a appris à gérer la diversité (sans occulter les inconvénients pour les non-musulmans du système de la dhimma ou des millets), aussi bien sur le plan juridique que théologique (admettant des lectures différentes du Coran). C'est à cet islam ouvert que l'on se réfère généralement quand on veut présenter l'islam comme une religion pacifique et tolérante ; et la référence n'est pas dénuée de fondement, puisque cet islam a longtemps fait référence.

Mais l'humiliation ressentie au tournant du XIXe siècle quand la modernité est venue de l'Occident a nourri l'amertume et les incertitudes eschatologiques : "L'islam, qui se pense comme l'achèvement de l'histoire religieuse de l'humanité, a pu s'enorgueillir pendant des siècles d'avoir acccompagné la civilisation la plus brillante du monde : il était logique que les deux aillent de pair. L'apparition d'un Occident plus prospère, plus savant et considérablement plus puissant remettait en question des évidences solidement étables. Comment comprendre le rôle de l'islam, qui de l'aveu général avait favorisé l'éclosion de la civilisation florissante des califes, dans ce qui apparaissait désormais comme un retard, sinon une décadence ?"

Parmi les mouvements qui veulent réformer l'islam, apparait le salafisme (salaf = pieux anciens, c'est-à-dire les premières générations musulmanes, formées dans le souvenir encore frais de l'exemple du prophète, à ce titre considérées comme un modèle indépassable de pureté). L'alliance entre le fondateur du salafisme (Muhammad ibn Abdal-Wahhab) et le chef d'une tribu bédouine (les Seoud) qui s'empare peu à peu de l'Arabie, jusqu'à devenir la dynastie régnante, donne une assise considérable à ce mouvement. La mobilisation contre l'intervention soviétique en Afghanistan cristallise le rôle de l'Arabie saoudite. "Dès la fin des années 1970, une partie de la jeunesse diplômée du monde arabe, faute de débouchés ailleurs, vient louer son savoir-faire en Arabie ; elle rentre ensuite au pays avec quelques économies et bien souvent une nouvelle conception de l'islam, bien éloignée de celle que ses parents lui ont transmises." Les pétrodollars donnent à l'Arabie les moyens de diffuser l'idéologie wahhabite dans le monde.

Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que le salafisme n'est pas "traditionnel" : il refuse la tradition qui est vue comme un dévoiement. Il "cherche à dynamiter le passé (...) au nom d'un passé nettement plus lointain et donc nécessairement fantasmé (...) Cet islam-là n'est pas lesté par des siècles d'expérience historique des responsabilités (...) Il ne s'embarasse pas de culture : il est religieux, et rêve que toute la vie des individus soit réglée par des préceptes religieux. Il rêve de musulmans chimiquement purs, qui ne seraient que musulmans et pas en même temps égyptiens, pharmaciens, fans de football, sensibles à la poésie classique et allergiques au poil de chat". Sectaire, cet islam n'est pas forcément violent : il peut être quiétiste et appeler à la soumission aux autorités. Mais si tous les salafistes ne sont pas jihadistes, en revanche tous les jihadistes sont salafistes.

Le salafisme n'est pas l'islam des origines, parce qu'elles sont mal connues, et parce que l'imitation du passé n'est pas le passé. Il n'est pas non plus le vrai islam car il en a existé (et il en existe encore) d'autres formes : il n'est qu'un visage de l'islam.

La crise de l'islam contemporain est donc, pour A. Candiard, une crise de modèle entre deux manières très différentes de vivre l'islam : celle qui accepte les compromis, longtemps référence mais qui peine à répondre aujourd'hui aux défis de la modernité, et celle qui refuse toute compromission, nouvellement puissante, et qui passe pour "plus musulmane" (y compris auprès de musulmans qui ne la pratiquent pas).

Par ailleurs A. Candiard distingue salafisme et islam politique (ou islamisme). Si les liens sont étroits, le salafisme et l'islamisme sont pourtant distincts car opposés sur certains points, en particulier la question du pouvoir. Pour l'islamiste, le pouvoir doit appliquer l'islam (on ne précise pas celui de quelle époque). Les islamistes ne veulent pas créer un contre-modèle à la modernité : "ils veulent surtout islamiser la modernité" ; ils s'accomodent très bien des structures sociales et politiques en place. C'est la raison pour laquelle leur arrivée au pouvoir conduit souvent à une certaine déception (du point de vue des plus radicaux). Inversement, les salafistes proposent un contre-modèle social : "quand [ils parviennent] au pouvoir sur un territoire, comme le montre l'État islamique, les structures politques modernes sont dynamitées, et remplacées par des formes pré-modernes d'organisation politique, rejetant par exemple la notion même de frontière." Ce n'est pas l'islamisme qui mène au terrorisme : c'est le salafisme.

On l'aura compris, la lecture de ce petit ouvrage (120 pages) est indispensable pour comprendre que si les choses sont complexes, il est cependant possible et important de démêler l'essentiel, pour éviter les simplifications ("l'islam n'est pas compatible avec la démocratie", "il n'est pas possible pour les musulmans d'interpréter le Coran", "l'islam est irrationnel" : autant d'idées reçues qu'A. Candiard examine avec la même rigueur en fin d'ouvrage).

Autant d'intelligence pour 6 euros, c'est cadeau.

Enfin, Un silence religieux : la gauche face au jihadisme de Jean Birnbaum est le dernier livre que je voulais évoquer ici. La thèse de l'auteur est que la gauche (française) est  incapable de comprendre la montée en puissance du jihadisme, parce que la religion lui reste étrangère en tant que phénomène existentiel. Ne voyant en elle qu'un fait social, conséquence d'une misère économique (et expression d'une révolte contre celle-ci) et/ou d'une immaturité de la pensée, la gauche pense la religion comme inéluctablement condamnée à disparaître. Ce présupposé a conduit une grande partie des partis et des intellectuels de gauche à un aveuglement quasi-complet sur la question du jihadisme. Dès la guerre d'Algérie, beaucoup s'engagent pour l'indépendance sans voir que le FLN construit plus de mosquées que d'écoles. Au moment de la révolution iranienne, Michel Foucault est le seul à intégrer l'angle religieux dans son analyse de la situation - ce qui lui vaut une réprobation générale.

C'est un essai qui m'a vivement intéressée car cette analyse me parait pertinente. Aujourd'hui, Jean-Luc Mélenchon, quand il s'exprime sur la situation au Proche et Moyen-Orient, minimise l'aspect religieux - quand il ne l'évacue carrément pas. À cet égard, et nonobstant les autres points de son projet, François Fillon est à mon sens celui qui a le discours le plus juste sur la question.

Voilà donc deux livres dont l'achat ne sera pas un investissement inutile. Bonne lecture ! :-)


Identités meurtries

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Ces derniers mois, j'ai consacré une part importante de mon temps "lectures" au monde arabo-musulman, pour essayer de comprendre (un peu) la situation actuelle. Je n'avais pas de bibliographie pré-établie, elle s'est constituée au fil de l'eau, au gré de mes découvertes en bibliothèque et sur Internet.

J'ai commencé par Les identités meurtrières d'Amin Maalouf. Bien qu'écrit il y a près de 20 ans, ce petit essai est d'une actualité incroyable.

D'abord, il définit l'identité comme un ensemble d'appartenances (à des traditions, des communautés, des associations...) Chacun a tendance à hiérarchiser l'importance relative de ses propres appartenances, et "à se reconnaître (…) dans son appartenance la plus attaquée (…). L’appartenance qui est en cause - la couleur, la religion,  la langue, la classe [sociale]… - envahit alors l’identité entière. Ceux qui la partagent se sentent solidaires, ils se rassemblent, se mobilisent, s’encouragent mutuellement, s’en prennent à « ceux d’en face ». Pour eux, « affirmer leur identité » devient forcément un acte de courage, un acte libérateur."

Ainsi s'est construite une conception "tribale" de l'identité, qui prévaut toujours, et fait de l'identité un facteur de divisions. Pour Maalouf, cette conception est dépassée à l'heure de la mondialisation et du brassage ininterrompu. La figure du migrant devient centrale aujourd'hui, car "Nous sommes tous contraints de vivre dans un univers qui ne ressemble guère à notre terroir d’origine ; nous devons tous apprendre d’autres langues, d’autres langages, d’autres codes ; et nous avons tous l’impression que notre identité, telle que nous l’imaginions depuis l’enfance, est menacée. Beaucoup ont quitté leur terre natale, et beaucoup d’autres, sans l’avoir quittée, ne la reconnaissent plus." (c'est moi qui graisse ; je trouve cette idée terriblement stimulante).

Ce que j'ai mieux compris en le lisant, c'est le sentiment d'humiliation ressenti par le monde arabo-musulman du fait que la modernité soit venue du monde ocidental. Lorsqu'au Moyen-âge, l'islam est à l'origine d'une civilisation brillante, les Arabes se sentent suffisamment confiants en leur foi pour se montrer tolérants. Cette prééminence (qui semble alors confirmer la vérité théologique de l'islam) cède le pas à partir des premiers revers (Reconquista, conquête mongole, Croisades), d'autant plus humiliants qu'ils sont causés en grande partie par les divisions internes au monde musulman (ces divisions si douloureuses, comme l'explique si bien Adrien Candiard - je reviendrai sur son livre dans le prochain billet). La colonisation du XIXe siècle achève le processus : la modernité est un phénomène occidental, et l'islam devient la religion des colonisés. Les tentatives de modernisation de l'islam, en particulier l'expérience de Mehmet Ali en Égypte, sont rapidement contrecarrées par les puissances coloniales. L'humiliation n'en est que plus violente.

Emballée par cette lecture, j'ai poursuivi avec Maalouf et ses Croisades vues par les Arabes. Je n'ai pas une connaissance précise de l'historiographie des Croisades et son ouvrage, assez ancien (1983), n'est probablement plus complètement actuel. Il reste cependant passionant de redécouvrir l'Histoire vue "d'en face". Dans les sources arabes, la brutalité des Francs est un quasi-leitmotiv. Elles portent la marque de cette humiliation, mais aussi de la douleur provoquée par les divisions internes.

Restent que les Croisades sont, à l'échelle du monde musulman, un phénomène relativement périphérique quant à ses répercussions géopolitiques réelles (il en va autrement de la dimension symbolique compte-tenu de la charge associée à Jérusalem). Ce ne sont pas les Francs qui ont entraîné la chute du monde musulman, d'ailleurs la domination arabe puis ottomane sur la Terre sainte est restée continue de 1291 à 1919. Les Mongols ont joué un rôle bien plus dévastateur, quoique moins connu de nous.

C'est l'une des quelques idées intéressantes que j'ai tirées d'un troisième ouvrage, L'Orient mystérieux et autres fadaises par François Reynaert, sur lequel je suis tombée par hasard à la bibliothèque. Autant le dire tout de suite, il n'est pas très bon ; écrit par un journaliste, non par un historien, il pêche par approximations (du genre : saint Paul qualifié d'évangéliste). Il a néanmoins le mérite de couvrir plus de 2000 ans d'Histoire dans un récit assez vivant, découpé chronologiquement. Il m'a permis de comprendre l'origine de la dynastie Saoud et son lien historique avec le wahhabisme : c'est la tribu des Saoud qui a accueilli le fondateur du mouvement, Abdelwahhab, considéré à son époque (XVIIIe) comme un dangereux excité. L'alliance entre les Saoud et les Anglais, à l'origine de la création du royaume actuel, puis l'alliance avec les États-Unis, a donné au wahhabisme son assise géopolitique et financière actuelle.

L'inscription au programme des concours (Agrégation/CAPES) de plusieurs questions liées à l'histoire du monde arabo-musulman (Gouverner en islam en histoire médiévale, ou encore Le Moyen-Orient de 1876 à 1980 en histoire contemporaine) a forcément permis de renouveler l'historiographie, mais je n'ai pas encore trouvé le temps de me plonger dans l'un ou l'autre manuel édité pour l'occasion.

Dans le prochain billet, car c'est assez pour aujourd'hui, je vous parlerai d'Adrien Candiard et de Jean Birnbaum.

 


Les mains du miracle

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Comme Zabou, j'ai fait cet été la découverte d'une figure étonnante de la seconde Guerre mondiale. En flânant dans les rayons de la Bibliothèque municipale parmi les romans de Joseph Kessel, un des auteurs que j'apprécie le plus, je suis tombée sur Les mains du miracle. Ce roman raconte l'histoire de Felix Kersten, masseur initié à la médecine chinoise qui, dans les années 1930, se retrouva thérapeute de Heinrich Himmler - le numéro 2 du Troisième Reich. Cette position lui permit d'obtenir la vie sauve de nombreuses personnes.

L'histoire est proprement incroyable, mais des historiens l'ont confirmée - et Joseph Kessel est tout de même peu suspect de faire l'éloge d'un personnage pareil sans de sérieuses vérifications. Parfaitement écrite (Kessel, tout est dit) cette biographie est vraiment à découvrir.

 


Felix Kersten - Les mains du miracle! par Tifen33

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