Le pays qui n'a pas de nom

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Dans Ne fuis pas ta tristesse, sorte de promenade méditative sur la tristesse au sens le plus large du terme, Emmanuel Godo a ces mots qui, pour des raisons diverses, me rejoignent particulièrement. Ils peuvent toucher, non pas seulement "l'écrivain-de-l'œuvre-qui-ne-vient-pas" (comme il dit), mais plus largement celui qui se sent empêché d'être pleinement aligné (comme disent les psys), faute peut-être de réussir à réaliser ce à quoi il se sent appelé. Cette étrange et pénible insatisfaction de ne jamais toucher son propre But, qui n'a pas de nom, mais qui paraitra si familière à beaucoup.

Et il faut parler aussi de la tristesse des vies en attente de leur œuvre. Des vies qui se sentent tourner en rond autour de leur fécondité. Et comme il en faut des gestes, des projets, des entreprises, pour essayer d'étouffer l'impression d'inachèvement. Devant chaque avancée, chaque succès, chaque raison d'être heureux, repousser le souffle de tristesse, feindre de ne pas ressentir la retombée de l'enthousiasme.

Pour l'écrivain, c'est le livre qui doit venir, le livre qui contiendra la musique essentielle, le chant intérieur. Que les mots puissent être prononcés, dits et entendus, qui sauveront sa vie. Oui, qui la sauveront d'un étrange désastre - celui d'être passée à côté de son œuvre.

Il lui arrive, dans des moments qu'il croit de lucidité, de penser que tout cela n'est que chimère, il jetterait bien des briques à ce qu'il nomme ses bulles de savon, ses mirages, ses pauvres nuages. Il voudrait, comme tout homme, se contenter de ce qu'il a, accepter enfin d'être ce vagabond qui passe à côté de sa vérité : il ne sera ni le premier, ni le dernier, et à quoi bon les livres, les créations de l'esprit, mieux vaut s'en tenir à la bonne et pauvre concrétude des choses du monde. (...)

Il a longtemps cru que ce ne serait pas possible, qu'il ne trouverait pas la forme, le sujet, la manière. Les livres qu'il écrivait jusque là, il n'aurait pas pu dire qu'ils étaient mensongers, non, cela n'aurait pas été juste, mais ils étaient des pis-aller, des œuvres faute de mieux, par défaut. Le livre désiré, rêvé, passait à côté comme un navire dans la nuit sans fin. (...)

Un peu plus loin, toujours dans le même chapitre, ces lignes sur le miracle qui se produit parfois, quand on rencontre un livre :

L'écrivain est à notre image. Il est notre frère en espérance. Il est comme nous : nu devant la porte fermée. Marguerite Duras le fait entendre, dans L'Amant, de la manière la plus simple. La plus directe. La plus bouleversante : "Je n'ai jamais écrit, croyant le faire, je n'ai jamais aimé, croyant aimer, je n'ai jamais rien fait qu'attendre devant la porte fermée."

C'est pour cela que nous lisons l'écrivain, le œuvre battant, dans l'espoir insensé, nous aussi, qu'il prononcera les mots qui nous délivreront de notre solitude. Mais contrairement à lui, nous avons le sentiment, parfois, que le miracle a lieu. Que les mots de notre vie sont prononcés. Des phrases se détachent soudain de la page, elles nous nomment. Mieux que nous n'aurions jamais pu l'espérer. Nous avons l'impression, parfois, de rêver, d'être en proie à une hallucination douce : ces mots-là, ce sont ceux de ma vie, de ma propre vie, prononcés comme jamais je n'aurais pu l'imaginer. ils me sont donnés, écrits pour moi, illuminant ce qui attendait de l'être, de leur étrange lumière, qui laisse intact le mystère, qui ne le force pas. "Tu n'expliques rien, ô poète, mais toutes choses par toi nous deviennent explicables" (Paul Claudel, La Ville).

Nous aussi, nous cherchons dans les livres une forme obscure de salut. Et, même si nous n'écrivons pas, nous connaissons intuitivement l'attente dont toute vie d'écrivain est faite : c'est celle qui se joue aussi dans notre vie.

Lorsque nous avons trouvé, dans le livre que nous lisons, la vie que nous y cherchions, la vie intense, aventureuse, saisie dans sa sauvagerie et sa liberté fondamentales, dans sa nudité d'avant le monde (...), nous nous empressons de vouloir l'importer dans notre existence. Nous faisons nôtres ces mots de délivrance, nous les portons à notre bouche, nous les apprenons par cœur : littéralement nous cherchons à en inscrire le principe dans notre cœur, oui, au plus intime de notre être. Nous en espérons un surcroît de force, c'est cela, nous le jurerions, le si peu, le rien qui nous manquait pour vivre enfin à la hauteur de l'espérance.

Parfois nous recopions les mots, la citation (...), sûrs qu'enfin nous allons être définitivement délivrés du spectre de l'approximation, de la tiédeur affreuse qui guette nos vies, de tous les accommodements raisonnables.

Et nous aussi, alors, comme l'écrivain devant son œuvre accomplie, nous connaîtrons la tristesse des mots qui font désirer ce qu'ils ne donnent pas. Qui exacerbent en nous une soif qu'ils ne font que tromper, une soif qui demande à s'étancher ailleurs, là, dans le dru de la vie, dans ce monde qui nous insupporte, qui nous heurte, qui nous épuise. (...)

Nous aussi nous connaissons la tristesse des œuvres qui ne viennent pas. C'est ce qui nous rend si fraternels les grands livres que nous lisons. Nous aussi nous sentons l'œuvre qui passe sur nos vies et nous sommes tristes si souvent de ne pas pouvoir faire le geste de nous en saisir. Il suffirait, nous le sentons, d'un simple écart, d'un arrêt infime, d'un suspens inattendu de la machinerie générale qui emporte nos vies. Qu'elle se grippe, qu'elle se mette à hoqueter, qu'elle dysfonctionne. (...) Nous sommes en attente d'un bouleversement qui nous rapprochera de notre vérité, d'un ébranlement de nos certitudes. Cette attente nous terrifie et cette terreur est à la mesure de notre désir : immense.

 

...

Dans Quand tu étais sous le figuier, Adrien Candiard a cette image si simple pour montrer combien est vain le sentiment de jalousie qui nous prend trop souvent devant les talents d'un autre : celui qui profite d'une belle façade, ce n'est pas le propriétaire de l'immeuble, mais celui qui habite en vis-à-vis.

Je repense à cette image en lisant ces mots d'E. Godo "que j'aimerais avoir écrit". En fait, non : puisque c'est moi, et pas leur auteur, qui en profite.

...

Le livre d'Emmanuel Godo est paru aux éditions Salvator. Quelques longueurs parfois, mais au milieu, donc : des perles.

Le livre d'Adrien Candiard est paru au Cerf, et je reviendrai sur ce merveilleux petit livre à d'autres occasions.

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Le passage de la Mer Rouge, préfiguration du baptême

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Je vous livre à toutes fins utiles quelques "éléments", préparés pour une séance de "pastorale" (à laquelle assistent des élèves qui choisissent de ne pas aller à la messe pendant ce temps-là, parce qu'ils ne sont pas chrétiens ou parce qu'ils ne veulent pas trop montrer qu'ils le sont...). C'est un cycle de séances qui prend appui sur les tapisseries de la Chaise-Dieu, lesquelles sont organisées comme les Bibles des pauvres : une scène du Nouveau Testament est associée à deux scènes de l'Ancien Testament.

En théologie, l'exercice qui consiste à lire dans l'AT ce qui préfigure le Nouveau s'appelle la typologie. C'est un exercice passionnant car il fait ressortir une profonde cohérence entre les deux.

Puisque le calendrier liturgique nous amène à célébrer dans peu de temps le baptême du Christ, j'ai pris ici la tapisserie correspondante, qui associe ce baptême au passage de la Mer Rouge. Puisque la séance s'adresse à des non-chrétiens, je l'ai davantage orientée sur le récit de l'Exode (plus universel) que sur le baptême de Jésus.

***

Les quatre Évangélistes relatent cet épisode si important qui marque le début de la vie publique de Jésus après les trente ans de vie cachée à Nazareth et les cartonniers se sont inspirés des quatre Évangiles (Mt 3, 13-17 ; Mc 1, 9-11 ; Lc 3, 21-22 et Jn 1, 29-34). Jésus est baptisé par Jean (dit « le Baptiste »), qui vivait reclus dans le désert. Pour recevoir le baptême de Jean, il fallait d’abord traverser le Jourdain, c’est-à-dire se retrouver sur la terre étrangère, pour symboliquement revenir sur la Terre promise.

La scène de droite représente le général Naâman, guéri de la lèpre en se baignant dans le Jourdain (préciser aux élèves ce qu’est le Jourdain).

La scène de gauche évoque le passage de la Mer Rouge, raconté dans le livre de l’Exode, qui est traditionnellement lu par l’Église comme une préfiguration du baptême, passage de la vie mortelle à la Vie éternelle.

Quatrain en haut à gauche : Moïse, serviteur de Dieu, a franchi la mer Rouge pour libérer le peuple d’Israël de l’esclavage de Pharaon (Exode 14, 21-23). De même le Christ a bien voulu pénétrer les eaux du baptême pour dégager des liens de la faute de la faute originelle ceux qui l’imiteraient.

Verset en dessous : Je répandrai sur vous une eau pure et vous serez purifiés (Ézéchiel 36, 25).

Remarques iconographiques

Moïse a des cornes : la Bible dit que son visage « rayonnait » quand il est redescendu du Sinaï. En hébreu, « rayon » et « corne » ont la même racine ; une traduction erronée a fait des cornes un attribut iconographique de Moïse.

Son bâton : évocation du sceptre royal, de la Croix du Christ, voir épisodes du serpent d’airain (Nb 21), de la bataille contre Amalek (Ex 17), du rocher d’où jaillit une source (Nb 20)

Sur l’image, à l’arrière-plan, l’armée de Pharaon est noyée dans la mer en voulant la traverser.

Le récit

Voir Exode 14, 5-23

Dessin animé : le Prince d’Égypte (extrait 4 minutes) https://www.youtube.com/watch?v=Ose-GabcXos

Pour les plus grands : extrait des 10 Commandements de Cecil B. DeMille ?

Historicité du récit

L’épisode est-il historique ? On sait qu’un peuple étranger (les Habirous) a temporairement vécu en Égypte, sans doute dans un état de soumission. Ordinairement identifiés aux Hébreux, mais incertitude. Les sources égyptiennes sont muettes sur les Hébreux et sur Moïse. Leur départ d’Égypte n’est pas plus clairement attesté. Il s’est probablement fait en plusieurs vagues, et probablement en passant par la voie du Nord (le long de la côte). Le passage par la Mer Rouge pourrait ne concerner qu’une petite partie du peuple.

Par ailleurs le texte a été écrit des siècles après l’événement et réécrit plusieurs siècles plus tard encore. Il ne faut surtout pas le lire comme un article écrit par un reporter présent sur place.

Par exemple, le détail des « murailles d’eau » a été ajouté lors de la réécriture, qui s’est faite après le retour de l’Exil à Babylone (587-538 av. JC). Jusque là, les Hébreux avaient quelques raisons de penser que Moïse était sans doute le Messie annoncé dans les textes : il leur avait donné la liberté, une terre, la Loi. L’Exil entraîne la perte de tous les signes de l’élection divine (la terre, le Temple, l’Arche d’Alliance, le Roi). D’où une remise en cause très profonde : comment comprendre que Dieu ait laissé perdre ce qu’il avait donné ? De là émerge l’idée que Moïse n’est pas le Messie, qu’il n’en est qu’une préfiguration, et que le passage de la mer Rouge n’est lui-même que la préfiguration d’un autre passage (qui lui, sera définitif) : de la vie terrestre vers la Vie auprès de Dieu. D’où le rapprochement que fait l’Église avec le baptême.

L’ajout d’un détail surnaturel (la mer se dressant verticalement) est destiné à servir d’avertissement au lecteur : ce passage (de la mer) en annonce un autre, surnaturel celui-là.

Dans tous les cas, la lecture symbolique du texte reste possible et est même la plus intéressante.

Éléments pour la lecture symbolique

Dans la Bible, « la mer » est toujours un symbole de mort : les Hébreux sont un peuple terrestre, la mer est un danger, un lieu de tempête (cf. histoire de Jonas ou tempête apaisée). Le désert est un autre lieu hostile.

40 ans : pourquoi 40 ? parce que c’est, en semaines, le temps d’une grossesse humaine. Le nombre 40 est donc associé à la gestation, à un temps en retrait, de germination cachée, et à un recommencement.

L’Égypte, plus qu’un lieu géographique, est ici un symbole de la situation de l’homme loin de Dieu, soumis au mal.

Les Hébreux esclaves ne vivent pas beaucoup plus mal que beaucoup d’égyptiens pauvres à la même époque (leurs lamentations dans le désert quand ils sont menacés de faim et de soif (« pourquoi nous avoir fait sortir d’Égypte ? ») montrent le regret d’avoir perdu un (relatif) confort.

En revanche ils sont soumis à un roi étranger, donc à une autre loi que celle de leur Dieu. C’est là que se situe leur drame. Pharaon représente tout ce qui nous aliène et nous éloigne des autres et donc, de Dieu.

« Sortir d’Égypte », c’est donc quitter l’aliénation pour la liberté (des enfants de Dieu). Cela ne peut se faire tout seul : il faut un médiateur. Moïse est la figure du Christ car il est à la fois hébreu (de naissance) et égyptien (d’éducation), comme Jésus est à la fois vrai Dieu et vrai homme. Ainsi il peut conduire les hommes d’un état vers un autre. (On peut penser au sevrage, plus facile quand on est « coaché » par un ancien fumeur ou un ancien alcoolique)

Par ailleurs c’est toujours un déchirement : il faut renoncer à un certain confort (être soumis c’est aussi ne pas être responsable). La liberté est rarement confortable.

Le passage est un changement radical, sans retour ; mais Dieu n’est pas un magicien : de l’autre côté de la Mer ce n’est pas le monde des Bisounours qui attend les Hébreux, mais 40 ans de désert, la soif et la faim ! les travers et les tentations reviennent vite ! et la peur aussi : quand des éclaireurs sont envoyés au pays de Canaan, ils reviennent en disant deux choses :

  • c’est un pays où coulent le lait et le miel (ils en rapportent une grappe de raisin si lourde qu’ils doivent la porter à deux)
  • mais il est peuplé de gens qui ont l’air hostile

Le peuple ne retient que le deuxième point et prend peur. Dieu va donc contraindre une génération entière à stationner dans le désert, seuls les fils des « sortis d’Égypte » rentreront au pays de Canaan.

Mais Dieu pourvoit aux besoins des hommes : Il entend leurs cris et donne à boire (Moïse frappe un rocher de son bâton, il en jaillit une source ; pour l’Église, il y a là une préfiguration du coup de lance donné par le soldat romain, dans le flanc de Jésus, d’où jaillira à la fois du sang et de l’eau), et à manger (la manne, une sorte de farine qui tombe du ciel pendant la nuit, et permet de faire le pain pour une journée ; en la découvrant le premier jour, les hébreux se sont demandés « Mann ou ? » = qu’est-ce que c’est ?). Comme la manne qui est donnée au jour le jour, Dieu donne la grâce dont l’homme a besoin au moment où il en a besoin. il y a là, pour le croyant, un appel à faire confiance à Dieu.

Les Hébreux, retenus par la peur des habitants du pays de Canaan, sont privés de vivre dans ce pays par leur refus de faire confiance à Dieu.

Questionnement avec les jeunes

  • Et toi, c’est qui ton Pharaon : le tabac, le smartphone, etc. Quelle habitude, quel objet, quelle préoccupation a pour effet de me couper des autres, de me rendre malheureux si j’en manque ?
  • Choisir entre la liberté et le confort : nombreux exemples possibles dans la vie des jeunes : quand un camarade est moqué par mes amis, vais-je me soumettre voire m’associer aux moqueurs, ou prendre la défense du moqué, au risque d’être ciblé à mon tour ? pour mon orientation, vais-je suivre l’avis de papa et maman, ou choisir « ma » voie malgré leur opposition, quitte à perdre leur appui ?
  • La peur d’avancer, de prendre des risques : y suis-je sujet ? dans quel domaine ? pourquoi ? que m’empêche-t-elle de vivre ?

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Prier, pour quoi ?

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"Dieu n'a rien fait quand mes parents ont divorcé, alors pourquoi prier ?"

Séance de pastorale, en 5e, sur la prière. Une élève m'interpelle, longuement, douloureusement. Pas de vraie réponse, car on ne répond pas à l'expression d'une souffrance particulière par un énoncé théorique général. Le décalage entre les niveaux de vérité est bien trop grand pour qu'il y ait dialogue.

Je lui ai seulement exprimé mon incapacité à lui répondre, et pour finir de façon plus légère j'ai raconté au groupe la blague du naufragé, parce qu'on a tous quelque part cette idée qu'une intervention de Dieu doit forcément être spectaculaire.

Mais l'épisode m'est resté en tête et j'ai continué d'y réfléchir.

***

Et puis, j'ai compris une chose.

J'ai compris qu'il ne faut pas prier pour un résultat.
Mais pour des moyens.

Ta grand-mère est malade, tu aimerais qu'elle guérisse.
Tu pries : "Seigneur, guéris ma grand-mère, je t'en supplie !".
Ta grand-mère guérit : tu penses avoir été exaucé, merci sois-Tu Seigneur amen de gloire !
Ta grand-mère meurt : Dieu ne m'a pas entendu, il est sourd ou méchant, je ne prierai plus jamais, je n'y crois plus.

Ta grand-mère est malade, tu aimerais qu'elle guérisse.
Tu pries : "Seigneur, fais qu'elle soit prise en charge par des médecins compétents, donne-nous de bien l'entourer pour l'aider à garder un bon moral, donne-lui la force de supporter la douleur !"
Les médecins seront compétents, la famille sera présente, la grand-mère supportera.

Elle guérira peut-être, et peut-être même contre toute logique scientifique, et tu pourras profiter d'elle encore un peu.

Mais il est possible aussi que cela ne suffise pas, et elle mourra. Elle a été bien prise en charge, bien soutenue, mais la médecine ne pouvait plus rien faire. Juste : c'était son heure, voilà tout.
Mais alors tu sauras voir qu'elle est morte en paix. Et toi aussi, tu seras apaisé.

***

Le secret de la prière, c'est que Dieu ne donne pas un résultat, Il donne des moyens.

Et si le résultat n'est pas celui espéré, s'il est décevant ou douloureux, Dieu fait comprendre - parfois longtemps après, car Dieu a son propre timing - qu'il est providentiel tout de même.




Pasteur des Lumières

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Je saisis (un peu artificiellement j'en conviens) l'occasion de l'anniversaire de la Réforme (31 octobre 1517) pour vous présenter Jean-Frédéric Oberlin, un pasteur méconnu de nos jours que j'ai redécouvert cet été en passant à Waldersbach et qui, à son échelle toute simple, a fait vivre l'Évangile qui l'animait.

Alsacien, il a vécu à la fin du XVIIIe siècle. Envoyé à 27 ans dans une vallée pauvre et très enclavée des Vosges, le Ban-de-la-Roche, Jean-Frédéric Oberlin y a vécu près de soixante années animé d'une infatigable volonté d'améliorer le sort de ses ouailles. Il ne partait pas de rien : son prédécesseur avait créé une petite école et posé quelques bases. Mais son activité inlassable s'est déployée dans de multiples directions : depuis l'aménagement des chemins jusqu'à la formation des maîtres d'école du Ban-de-la-Roche, en passant par ce qu'on appellerait aujourd'hui le "micro-crédit".

Son oeuvre la plus spécifique est l'invention des "poêles à tricoter", qui sont les ancêtres des écoles maternelles. Pour que les petits enfants ne soient pas livrés à eux-mêmes avant d'avoir atteint l'âge d'aller à l'école ou de se rendre utiles à leurs parents, il charge quelques jeunes filles de les réunir dans des salles (autour du poêle) pour les occuper - et notamment, leur apprendre à tricoter. C'est aussi l'occasion de les catéchiser, dans l'objectif avoué que, par cette éducation religieuse rudimentaire, ils amènent leurs parents à une fréquentation plus assidue du culte.

En parlant de poêle, on voit encore dans le temple de son village de Waldersbach comment, en dédoublant le tuyau du poêle, de manière à allonger la surface chaude, il s'efforce d'exploiter au mieux les ressources pour améliorer le confort de ses contemporains.

Il faut absolument visiter le musée qui lui est consacré, à Waldersbach. On y voit l'incroyable inventivité qu'il a développée pour produire ce qu'on appellerait aujourd'hui des "mallettes pédagogiques", à destination des différentes écoles du Ban-de-la-Roche, comme des jeux de cartes pour l'enseignement de la botanique ou des fonds de cartes muettes de la région ou de l'Europe, gravés sur des planches de bois pour être reproduits aisément par les maîtres d'école. Beaucoup d'activités et d'expérimentations dans ces écoles (on n'est pas très loin de Montessori), et les créateurs du musée ont respecté ce sens de la pédagogie en émaillant le parcours de visite de petites manipulations. 

Pour en savoir (beaucoup) plus, outre Wikipedia ou le site du musée, on peut lire la monographie de Loïc Chalmel (Oberlin : le pasteur des Lumières, Éditions de la Nuée bleue, Strasbourg, 2006, 237 p.), un peu confuse toutefois car l'auteur a opté pour un plan thématique, de sorte qu'on perd la lecture chronologique. J'avoue être passée un peu vite sur les pages consacrées à la doctrine du pasteur qui, tout en étant fidèle au protestantisme, a développé une théologie assez personnelle, limite ésotérique (et pour tout dire un peu fumeuse).

Le seul problème avec les sources présentant Oberlin, c'est qu'elles versent facilement dans l'hagiographie - ce qui est un peu le comble pour un pasteur. Dans le musée, une seule vitrine reléguée en bout de course (donc à laquelle personne ne prête attention) présente la manière dont il surveillait ses paroissiens (allant jusqu'à noter dans son petit carnet qui n'est pas habillé "comme il faut"), qui laisse penser qu'on ne devait pas rigoler tous les jours au Ban-de-la-Roche.

Il n'en reste pas moins que cette personnalité étonnante gagne à être connue, et fait honneur à ses coreligionnaires.

Auxquels je souhaite donc, oecuméniquement, un joyeux 500e anniversaire.

(Mais c'est quand même l'Église catholique qui a raison. Parce que bon, quand même, quoi :-) !!)




Le contact et l'échange

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Cela fait maintenant quelques années que j'enseigne dans le secondaire, et j'observe les jeunes qui sont en face de moi. En ce qui me concerne, ils sont issus de ce qu'on appelle les "classes sociales favorisées", voire très favorisées. Ce "favorisées" se paie souvent de responsabilités professionnelles importantes, donc des horaires difficilement compatibles avec la vie de famille. Beaucoup de couples éclatés (en conséquence, j'aurais envie d'ajouter).

Et plus j'y réfléchis, plus je pense qu'il manque deux choses à ces enfants, à ces générations montantes : d'une part, le contact avec la matière, le concret ; d'autre part, ce que j'appellerais une culture de la conversation avec d'autres générations que la leur.

Je ne sais pas si mon constat est généralisable à l'ensemble de la jeunesse française, et je serais curieuse que des collègues exerçant dans d'autres contextes que le XVIe arrondissement parisien me donnent leur témoignage.

D'une part, le contact avec la matière. Ces enfants ont toujours baigné dans le numérique ; leur mode de vie urbain et ultra-connecté les déconnecte, paradoxalement, de la dimension physique des choses. Ils regardent des films ou écoutent de la musique, échangent avec leurs copains, ils pratiquent même à l'occasion des activités sportives. Mais il est assez rare qu'ils pratiquent, de façon régulière, une activité manuelle (ne serait-ce qu'éplucher des légumes). De tous leurs sens, je pense que le toucher est celui qui est le moins sollicité (et probablement le moins bien éduqué). Quasiment jamais ils ne produisent un objet.

Pourtant l'activité manuelle est fondamentale à plus d'un titre. Elle est un apprentissage de la patience : le résultat n'est pas immédiat (à la différence du numérique où le clic est immédiatement suivi d'effet), je dois attendre (une cuisson, une germination...). Elle est un apprentissage de la persévérance : si je ne réussis pas du premier coup, je remets le métier sur l'ouvrage ; j'apprends de mes erreurs (la poterie a explosé parce que le four était trop chaud...). Elle est un lieu de valorisation de l'enfant, elle est aussi un apprentissage du don (de temps, d'un objet produit par soi-même)... Elle est un exercice de concentration (sans conduire à l'épuisement intellectuel, à la différence par exemple d'une partie d'échecs : impossible à un enfant d'apprendre une leçon après une heure d'échecs). Je pense qu'elle construit un rapport au temps beaucoup plus sain, à bien des égards, que toute autre activité ; et quand des parents d'élèves me disent les difficultés de concentration de leur enfant, je n'hésite pas à suggérer un peu moins de cours particuliers et un peu plus d'activité manuelle.

Sur cette question, je ne saurais trop vivement vous conseiller la lecture de Matthew Crawford, philosophe américain qui, lassé d'être toujours dans la spéculation intellectuelle, s'est lancé il y a quelques années dans la réparation de motos. Ses livres les plus connus, Eloge du carburateur et Contact (je n'ai lu que le second), analysent en profondeur ces multiples dimensions de l'activité manuelle.

Le deuxième point de ma réflexion est ce que j'ai appelé la culture de la conversation, et plus particulièrement de la conversation avec d'autres générations que la leur. Les jeunes communiquent tout le temps, mais essentiellement avec leurs pairs, et dans leur écrasante majorité, leurs échanges sont purement fonctionnels : on a des devoirs pour demain ? comment s'est passé ta journée ? tu sais pas ce qu'elle m'a dit Sophia-Luna ? je rentre plus tard aujourd'hui y'a du poulet froid dans le frigo je t'aime chéri ! t'as vu le nouveau prof d'éco il est trop BG #lol #keur

Mais la conversation ! Cet art de la discussion où chacun exprime ses opinions, témoigne de son expérience, fait partager une émotion ressentie devant un paysage ou une lecture ! Cet art qui demande du temps, qui demande aussi l'engagement de chacun des protagonistes dans l'instant présent - en acceptant de ne pas se laisser interrompre par les notifications du smartphone. Là-dessus, je blâme assez directement les parents de mes élèves, qui - pour beaucoup - ne mesurent pas assez l'importance d'accorder cette qualité d'écoute et d'échange à leurs enfants. Non pas qu'ils les négligent - certainement pas ! Mais ils ne mesurent pas le besoin qu'ont leurs enfants d'être écoutés, ni tout ce qu'un enfant peut retirer de l'expérience de ses aînés (parents et grands-parents).

Et entre autres, c'est leur vocabulaire qui s'en ressent. À force de n'échanger qu'entre pairs des informations fonctionnelles, les enfants qu'on a devant nous montrent une pauvreté de vocabulaire qui m'attriste de plus en plus. J'ai toujours vu mon père, lors des repas familiaux, se lever pour aller chercher le dictionnaire quand un doute surgissait sur un mot employé par l'un ou l'autre. Écouter parler mes oncles, tantes et grands-parents a été pour moi une source de culture générale fabuleuse. (J'avoue, j'ai une famille très intellectuelle).

Je sais que le monde a changé, les technologies ont changé, et de manière générale chacun se débrouille comme il peut avec les contraintes que la vie lui impose. Être parent n'est pas simple, et il est toujours plus facile d'avoir des grands principes que des gros problèmes (ou... des enfants !). Mais, si des parents me lisent, je les supplie de me croire : les enfants ont (terriblement) besoin, d'une part de revenir à la matérialité des choses, et d'autre part de converser avec les plus anciens.

Finalement, derrière ces deux dimensions se joue leur rapport à leur propre incarnation, au sens de leur inscription dans un lieu et un temps. Les jeunes à qui j'ai affaire sont largement cultivés hors-sol, et c'est assez dramatique quand on y pense.