Tout-puissant, mais pas n'importe comment

Rédigé par MBKto - - Aucun commentaire

Dieu est-Il tout-puissant ?... Question qui, sans doute, paraît incongrue, depuis longtemps réglée...
Et pourtant...

Hans Jonas, à ce que j'ai lu (je n'ai rien lu de lui, je précise), a écrit qu'Auschwitz retirait à Dieu sa toute-puissance. Si Dieu est bon (ce qu'il n'est pas question pour le philosophe de remettre en cause, car si Dieu est, il ne peut qu'être bon) et qu'il est possible de Le connaître (au moins un peu ; ce que Jonas ne remet pas en cause non plus), alors il n'est plus possible, après Auschwitz, de tenir qu'Il est tout-puissant. Auschwitz ne peut, pour lui, s'expliquer que par une impuissance de Dieu.

Je ne suis pas sûre de partager sa conclusion, mais l'importance de cette question mérite qu'on la pose. Car la toute-puissance de Dieu est source de profonds malentendus, et même pour beaucoup scandale, au sens théologique du terme (c'est-à-dire quelque chose qui fait obstacle à la Foi). Au nom de sa toute-puissance, on prête souvent à Dieu une bien coupable indifférence, et beaucoup ne Lui trouvent comme excuse que sa non existence.

Eh oui : si Dieu est tout-puissant, " pourquoi ne fait-Il pas.. " : pourquoi n'abat-Il pas les méchants ? Pourquoi ne sauve-t-Il pas les populations de leurs dirigeants corrompus ? Pourquoi ne fait-Il pas davantage pleuvoir en Afrique ? Pourquoi laisse-t-Il la guerre détruire ces populations ? Pourquoi n'a-t-Il pas empêché l'Holocauste ? Pourquoi n'extermine-t-Il pas ces gens qui commettent sacrilège sur sacrilège ? Pourquoi ne détruit-Il pas ces personnes qui me font mal ? Pourquoi ne guérit-Il pas le beau-frère de ma tante de ce cancer qui le condamne à 40 ans ?

Le problème avec Dieu, c'est que nous, les hommes, ne Lui laissons jamais le choix ni de l'action, ni des moyens. C'est bien simple : Dieu est sommé de faire disparaître le mal et, pour cela, Il n'a droit qu'au spectaculaire, au tonitruant, à l'énorme. Le mal existe, et rien de spectaculaire, de tonitruant, d'énorme ne se passe ? C'est donc que Dieu fait la sourde oreille (quel salaud), ou bien qu'Il n'existe pas. CQFD. Et merci d'être venus.

La toute-puissance ou l'autorité ?

C'est là que je soulève un premier malentendu : la confusion entre la puissance et l'autorité. Pour les chrétiens, Dieu est tout-puissant, mais Il n'est pas autoritaire. Il n'a autorité ni sur le monde, ni sur les événements, ni sur les individus. Le fonctionnement du monde, régi par un certain nombre de lois (la gravitation universelle, la tectonique des plaques, etc.), de même que les agissements des individus, soumis à leur pleine et entière liberté, échappent de prime abord à la puissance divine.

J'ai précisé " pour les chrétiens ", parce que l'Islam professe un Dieu qui lui, est autoritaire. Pas forcément malveillant, puisqu'Il est miséricordieux. Mais Il est " le Tout-autre ", complètement différent, parce qu'infiniment grand par opposition à l'homme, tout petit. C'est là une différence considérable entre l'Islam et le Christianisme (d'une certaine façon, toutes les autres découlent de là). Un musulman ne peut pas concevoir que Dieu renonce à exercer son autorité.

C'est toute la différence entre le " Tout-puissant qui aime " et " l'Amour tout-puissant ", pour reprendre les termes lumineux du Père François Varillon*. Si Dieu est Amour, Il ne peut qu'aimer. Les limites de sa toute-puissance sont contenues dans ce " ne que ". Dans la conception chrétienne, il y a des choses que Dieu ne peut pas faire, parce qu'Il n'a pas autorité sur tout.

Est-Il encore Dieu ?
Pour un chrétien, non seulement Il l'est encore, mais même Il ne l'est que comme ça, et pas autrement.

" Autrement ", ce n'est pas Dieu, mais Superman. Si vous ne croyez pas en Dieu parce qu'Il n'a pas empêché tel malheur de se produire, il y a des chances pour que ce soit en Superman (et non en Dieu) que vous ne croyiez pas. Dis moi pourquoi tu ne crois pas, je te dirais en qui tu ne crois pas.

Dieu n'est pas puissant en contrariant sa créature suprême, l'homme ; mais en faisant fondre sa résistance, sa répugnance à l'autorité, en se faisant plus petit, plus faible qu'elle ne l'est : nul ne résiste à plus faible que soi. C'est qu'est la puissance de Dieu.

Qui est en même temps une faiblesse, en ce qu'elle suppose que l'homme abandonne l'image erronnée qu'il a de Dieu, pour Le reconnaître en Jésus enfant dans la crèche, ou en Jésus humilié sur la Croix. C'est à la fois absolument génial et terriblement risqué de la part de Dieu, quand on y pense :-) !

Une question de moyens...

Je crois que Dieu ne peut pas s'opposer au cours des événements. Mais cela ne veut pas dire qu'Il n'intervient pas dans le monde. Tout est une question de moyens. C'est là que se niche le deuxième malentendu. Dieu est censé faire usage de toute une pompe digne de son rang divin, son et lumière, flashs et tonnerre.

Mais Dieu n'est pas Jupiter non plus.

Dieu intervient dans le monde, et y fait sentir sa présence ; mais toujours discrètement. Ainsi qu'il est écrit dans l'Ancien Testament (1 Rois 9-12) : " A l'approche du Seigneur, il y eut un ouragan, si violent qu'il fendait les montagnes et brisait les rochers, mais le Seigneur n'était pas dans l'ouragan, il y eut un tremblement de terre, mais le Seigneur n'était pas dans le tremblement de terre ; et après le tremblement de terre, un feu, mais le Seigneur n'était pas dans ce feu, et après ce feu, le murmure d'une brise légère. " Dieu est dans le murmure de la brise légère. Il se fait petit enfant, marche pieds nus, se laisse flageller, et se donne dans du pain et du vin. Il se fait connaître dans une parole amie, un regard d'amour, une présence de réconfort ; jamais dans l'effacement magique et spectaculaire de la souffrance, jamais dans le fracas et le bruit.

Dieu est tellement discret qu'Il en est terriblement fragile. C'est là tout le paradoxe de sa situation. Il se fait petit, au risque de passer inaperçu. Un Dieu humble, ce n'est pas très courant !

Ce paradoxe, Ste Thérèse de Lisieux l'a résumé en deux vers, très simplement :

Les séraphins au Ciel forment Ta cour,
Et cependant Tu mendies mon amour.

 

* VARILLON François. Joie de croire, Joie de Vivre. Réed. Bayard, 1996.

 

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