technologie

Le contact et l'échange

Rédigé par MBKto - - Aucun commentaire

Cela fait maintenant quelques années que j'enseigne dans le secondaire, et j'observe les jeunes qui sont en face de moi. En ce qui me concerne, ils sont issus de ce qu'on appelle les "classes sociales favorisées", voire très favorisées. Ce "favorisées" se paie souvent de responsabilités professionnelles importantes, donc des horaires difficilement compatibles avec la vie de famille. Beaucoup de couples éclatés (en conséquence, j'aurais envie d'ajouter).

Et plus j'y réfléchis, plus je pense qu'il manque deux choses à ces enfants, à ces générations montantes : d'une part, le contact avec la matière, le concret ; d'autre part, ce que j'appellerais une culture de la conversation avec d'autres générations que la leur.

Je ne sais pas si mon constat est généralisable à l'ensemble de la jeunesse française, et je serais curieuse que des collègues exerçant dans d'autres contextes que le XVIe arrondissement parisien me donnent leur témoignage.

D'une part, le contact avec la matière. Ces enfants ont toujours baigné dans le numérique ; leur mode de vie urbain et ultra-connecté les déconnecte, paradoxalement, de la dimension physique des choses. Ils regardent des films ou écoutent de la musique, échangent avec leurs copains, ils pratiquent même à l'occasion des activités sportives. Mais il est assez rare qu'ils pratiquent, de façon régulière, une activité manuelle (ne serait-ce qu'éplucher des légumes). De tous leurs sens, je pense que le toucher est celui qui est le moins sollicité (et probablement le moins bien éduqué). Quasiment jamais ils ne produisent un objet.

Pourtant l'activité manuelle est fondamentale à plus d'un titre. Elle est un apprentissage de la patience : le résultat n'est pas immédiat (à la différence du numérique où le clic est immédiatement suivi d'effet), je dois attendre (une cuisson, une germination...). Elle est un apprentissage de la persévérance : si je ne réussis pas du premier coup, je remets le métier sur l'ouvrage ; j'apprends de mes erreurs (la poterie a explosé parce que le four était trop chaud...). Elle est un lieu de valorisation de l'enfant, elle est aussi un apprentissage du don (de temps, d'un objet produit par soi-même)... Elle est un exercice de concentration (sans conduire à l'épuisement intellectuel, à la différence par exemple d'une partie d'échecs : impossible à un enfant d'apprendre une leçon après une heure d'échecs). Je pense qu'elle construit un rapport au temps beaucoup plus sain, à bien des égards, que toute autre activité ; et quand des parents d'élèves me disent les difficultés de concentration de leur enfant, je n'hésite pas à suggérer un peu moins de cours particuliers et un peu plus d'activité manuelle.

Sur cette question, je ne saurais trop vivement vous conseiller la lecture de Matthew Crawford, philosophe américain qui, lassé d'être toujours dans la spéculation intellectuelle, s'est lancé il y a quelques années dans la réparation de motos. Ses livres les plus connus, Eloge du carburateur et Contact (je n'ai lu que le second), analysent en profondeur ces multiples dimensions de l'activité manuelle.

Le deuxième point de ma réflexion est ce que j'ai appelé la culture de la conversation, et plus particulièrement de la conversation avec d'autres générations que la leur. Les jeunes communiquent tout le temps, mais essentiellement avec leurs pairs, et dans leur écrasante majorité, leurs échanges sont purement fonctionnels : on a des devoirs pour demain ? comment s'est passé ta journée ? tu sais pas ce qu'elle m'a dit Sophia-Luna ? je rentre plus tard aujourd'hui y'a du poulet froid dans le frigo je t'aime chéri ! t'as vu le nouveau prof d'éco il est trop BG #lol #keur

Mais la conversation ! Cet art de la discussion où chacun exprime ses opinions, témoigne de son expérience, fait partager une émotion ressentie devant un paysage ou une lecture ! Cet art qui demande du temps, qui demande aussi l'engagement de chacun des protagonistes dans l'instant présent - en acceptant de ne pas se laisser interrompre par les notifications du smartphone. Là-dessus, je blâme assez directement les parents de mes élèves, qui - pour beaucoup - ne mesurent pas assez l'importance d'accorder cette qualité d'écoute et d'échange à leurs enfants. Non pas qu'ils les négligent - certainement pas ! Mais ils ne mesurent pas le besoin qu'ont leurs enfants d'être écoutés, ni tout ce qu'un enfant peut retirer de l'expérience de ses aînés (parents et grands-parents).

Et entre autres, c'est leur vocabulaire qui s'en ressent. À force de n'échanger qu'entre pairs des informations fonctionnelles, les enfants qu'on a devant nous montrent une pauvreté de vocabulaire qui m'attriste de plus en plus. J'ai toujours vu mon père, lors des repas familiaux, se lever pour aller chercher le dictionnaire quand un doute surgissait sur un mot employé par l'un ou l'autre. Écouter parler mes oncles, tantes et grands-parents a été pour moi une source de culture générale fabuleuse. (J'avoue, j'ai une famille très intellectuelle).

Je sais que le monde a changé, les technologies ont changé, et de manière générale chacun se débrouille comme il peut avec les contraintes que la vie lui impose. Être parent n'est pas simple, et il est toujours plus facile d'avoir des grands principes que des gros problèmes (ou... des enfants !). Mais, si des parents me lisent, je les supplie de me croire : les enfants ont (terriblement) besoin, d'une part de revenir à la matérialité des choses, et d'autre part de converser avec les plus anciens.

Finalement, derrière ces deux dimensions se joue leur rapport à leur propre incarnation, au sens de leur inscription dans un lieu et un temps. Les jeunes à qui j'ai affaire sont largement cultivés hors-sol, et c'est assez dramatique quand on y pense.


Le smartphone équitable existe (et il fonctionne)

Rédigé par MBKto - - Aucun commentaire

Jusqu'à une date récente (vendredi dernier, en fait), je n'avais pas de smartphone. La volonté de conserver un semblant de liberté vis-à-vis d'un appareil électronique m'a fait retarder au maximum l'adoption d'un joujou aussi addictif. J'avais toujours un vieux téléphone avec un forfait minimaliste et je m'en portais très bien.

Mais la généralisation des smartphones autour de moi rendait inéluctable ma conversion : les photos des neveux affichées sur un timbre-poste, c'est un peu frustrant tout de même. À Paris, il devient de plus en plus difficile de ne pas avoir de smartphone : par exemple, les abribus n'affichent plus le plan du réseau RATP intégral - plus moyen de composer son propre itinéraire "à l'ancienne". Et j'ai constaté durant l'été la disparition des cyber-cafés, même dans une station touristique pourtant fréquentée. (C'est là un point qui me laisse d'ailleurs perplexe : nous aurons vu un secteur d'activités apparaître, puis disparaître en moins de 20 ans. Étonnante époque).

Il y a quelques mois, quand j'ai senti approcher l'inéluctable moment, j'ai commencé à prospecter. Un des points qui nourrissaient ma réticence à l'égard des smartphones était le coût environnemental et social de la production, de l'acheminement et de l'élimination de ces petites bestioles.

Entendons-nous tout de suite : je ne suis pas, je ne prétends pas être un parangon d'écologie. Je trie très peu mes déchets, je ne me préoccupe pas vraiment de consommer bio - j'ai parfaitement conscience de participer au Problème.

Mais, depuis quatre ans maintenant que j'enseigne la géographie, je tente laborieusement de faire comprendre à mes élèves que le développement durable ne se réduit pas à la dimension écologique. Pour un géographe, qui étudie les sociétés humaines, le "dédé" intègre trois dimensions : économique, sociale ET environnementale. En gros, ce n'est pas parce que c'est écolo que c'est durable. Par exemple, un géographe ne se demande pas comment consommer moins d'électricité : il se demande comment électrifier les campagnes d'Afrique, parce que la tombée de la nuit noire à 18h05 a des conséquences sociales lourdes (sur le travail scolaire des enfants, sur les conditions dans lesquelles les soins urgents sont donnés, etc). De même, il ne s'enthousiasme pas béatement devant l'agriculture biologique : il rappelle que près d'un milliard de paysans dans le monde voudraient bien en sortir, eux, de l'agriculture biologique. Ou encore, quand les inondations se multiplient, il ne répond pas uniquement "montée des océans parce que réchauffement climatique", mais également "imperméabilisation et affaissement des sols parce que urbanisation, vulnérabilité des populations parce que littoralisation", etc. À cet égard, grâces soient rendues au Pape François qui, dans son encyclique Laudato Si, insiste bien sur la dimension humaine des inégalités de développement.

Les élèves, formatés biberonnés depuis leur enfance à l'Éducation au Développement Durable, ont bien retenu qu'il fallait jeter le papier dans la poubelle jaune. Mais ils ont tous un smartphone dernier cri, fabriqué à bas-coût, sans considération pour la nature ni pour les travailleurs. Et, vue la Pomme qui orne la plupart de leurs appareils, le prix n'est vraiment pas un problème pour mes élèves.

Je me suis donc demandée, en entamant mes recherches, s'il existait un smartphone équitable, qui aurait été produit dans le respect (autant que possible) de l'environnement et des hommes qui l'assemblent. La réponse est oui : ça existe, ça s'appelle le Fairphone.

Les composants sont extraits dans des zones exemptes de conflits ; pour l'assemblage, la société (néerlandaise) Fairphone veille aux engagements pris par les sous-traitants en matière de conditions de travail ; pour réduire les déchets, l'appareil est conçu en modules que l'on peut remplacer en cas de casse ou en vue de meilleures performances (par besoin de racheter un téléphone neuf, donc de jeter l'ancien appareil) ; dans la même optique, l'appareil est vendu sans chargeur : il se charge avec un câble micro-USB, et le site vous renvoie à vos tiroirs (on a tous, déjà, un câble de ce type chez soi). Vous voyez l'idée. L'ONG Max Havelaar a certifié les engagements de la compagnie, ce qui est a priori un gage de sérieux.

Bien sûr, ces engagements ont un coût : l'appareil (modèle unique) est vendu 525 euros. Pour ce prix-là, qu'a-t-on dans les mains ? D'après les tests (ici ou ) que j'ai pu lire : l'appareil tient sérieusement la comparaison. Seule la batterie est signalée comme une vraie faiblesse.

Je me suis décidée au bout de quelques semaines. La faiblesse de la batterie est devenue, à la réflexion, un argument d'achat : elle devrait m'inciter à ne pas passer des heures sur mon joujou. Et la modularité de l'appareil laisse espérer une amélioration sur ce point.

J'ai reçu l'appareil 48 heures après la commande. Comme il s'agit de mon premier smartphone, je ne peux pas faire de comparaison ; mais pour le moment, je ne suis pas déçue. Bien sûr, c'est un pari : on achète une promesse, à charge pour Fairphone de la tenir sur le long terme. Mais c'est un choix en cohérence avec ce que j'essaie de transmettre à mes élèves, et dans l'esprit Laudato Si. Cette seule raison justifiait bien que je fasse connaître ce "smartphone équitable"...