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De l'inégalité parmi les sociétés

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Je viens de découvrir, via Twitter, un documentaire fort intéressant (quoique l'élocution de Léo Grasset soit un peu rapide et donc plus difficile à suivre) comparant Bali et le Timor oriental pour comprendre pourquoi l'un est riche et l'autre pauvre, à 1100 kilomètres de distance.

La démarche s'inspire largement de celle de Jared Diamond, cité dans les sources du documentaire.

On devrait tous avoir lu Jared Diamond.

J'ai découvert cet auteur par une interview dans Philosophie magazine, il y a deux ans. (C'est l'un des petits plaisirs du métier de prof-doc : pouvoir feuilleter les revues qui arrivent au CDI). Elle m'avait incité à lire De l'inégalité parmi les sociétés : Essai sur l'homme et l'environnement dans l'histoire (paru en 2000), dans lequel il s'attelle à une question toute simple (la réponse l'est beaucoup moins) : comment expliquer que ce soit les Européens qui, en 1492, aient "découvert" l'Amérique - et non l'inverse (Atahualpa et ses hommes débarquant sur les plages du Portugal). Les causes immédiates sont bien connues (supériorité technologique + choc microbien), mais l'analyse devient plus complexe quand on s'attaque aux causes lointaines : comment s'est construite la supériorité technologique des Européens, et pourquoi le choc microbien s'est-il produit au détriment des Amérindiens (alors même que les colons européens étaient bien moins nombreux, les premiers bateaux ne déversant que quelques dizaines d'individus) ?

L'étude est passionnante car Diamond est capable de mobiliser une quantité impressionnante de données, croisant plusieurs disciplines comme seul un Américain peut le faire. Ainsi, pour expliquer pourquoi l'agriculture s'est développée plus précocément au Moyen-Orient, il montre que la région concentre des espèces sauvages, animales et végétales, plus faciles à domestiquer que bien d'autres régions du monde. Un exemple parmi d'autres : les grands mammifères africains (rhinocéros, éléphant, zèbre...) ne sont pas domesticables ; imaginez comme le destin du monde eût été différent s'il avait été possible de monter les zèbres comme on monte les chevaux ! Mais tous les animaux domestiques aujourd'hui présents en Afrique y ont été importés (n'y étaient pas présents à l'état sauvage). Et aucun Européen n'a pu domestiquer les mammifères d'Afrique, ce qui au passage tord le cou à toute théorie de la "supériorité" des "Blancs". On peut les capturer, les garder dans des zoos, obtenir qu'ils s'y reproduisent, mais pas les élever.

La démonstration se poursuit par d'autres exemples, y compris d'espèces végétales, qui montrent comment l'agriculture est née, de façon autonome, dans quelques endroits dans le monde seulement, parce qu'ils réunissaient les conditions nécessaires. Le "Croissant fertile" (qui a cessé de l'être...) en est un. De là, l'agriculture s'est développée vers l'Europe beaucoup plus vite que vers l'Afrique, car le déplacement d'Est en Ouest est plus facile que du Nord au Sud : à latitude (sensiblement) égale, le climat peut certes varier (plus ou moins humide selon l'éloignement des océans), mais la durée du jour reste égale. Tandis que plus l'on se rapproche ou l'on s'éloigne de l'équateur, plus le rythme des saisons change. Il faut plus de générations pour que plantes et animaux s'adaptent.

De cette manière, l'Europe a connu tôt une économie fondée sur la production (et non plus seulement sur le prélèvement : le tryptique classique ceuillette-chasse-pêche), donc sur la redistribution. Quand une partie de la population peut produire la nourriture des autres, cela donne les moyens à l'autre partie de développer des technologies dans d'autres domaines. Au bout de plusieurs siècles, cela donne à Pizarro et ses hommes la maîtrise du combat à cheval et des épées en fer (accessoirement, des armes à feu, mais celles du XVIe siècle étaient assez mal commodes et finalement peu répandues), tandis que Atahualpa en est encore aux armes en bois et se déplace à pied.

Par ailleurs, la proximité des Européens avec une variété plus grande d'animaux domestiques (porteurs de germes en tout genre) a mieux immunisé leur organisme. Tandis que ceux des Amérindiens restaient, comparativement, trop épargnés. Ainsi s'explique (selon Diamond) que les Européens aient mieux résisté aux fièvres tropicales et équatoriales que les Amérindiens aux germes européens. Ce sont des populations très affaiblies que les conquistadores ont soumises. Affaiblies physiquement et désorganisées socialement par cet affaiblissement. Ainsi, le père d'Atahualpa est-il mort prématurément (de la variole, pense-t-on), laissant une succession mal réglée donc litigieuse entre ses fils, ouvrant un climat de guerre civile dont Pizarro a profité.

Ainsi de multiples "petites causes" ont creusé l'écart entre les continents, à l'avantage des Européens qui se sont imposés en Amérique. Il y a eu des massacres locaux, mais l'effondrement de la population autochtone est moins le fruit d'une politique génocidaire que l'aboutissement d'un enchaînement que nul ne pouvait alors enrayer.

Léo Grasset reprend donc cette démarche comparative, et tout en soulignant les limites d'une approche trop focalisée sur les paramètres naturels (les facteurs politiques et sociaux jouent aussi), il fait la démonstration de son efficacité. On devrait tous avoir lu Jared Diamond.

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Dans la peau d'un migrant

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J'ai récemment fait acheter, pour le CDI dans lequel je travaille, le livre Dans la peau d'un migrant d'Arthur Frayer-Laleix. C'est une enquête en immersion dans ce "cinquième monde" qu'est devenu celui des migrants clandestins (après un Tiers-Monde et un Quart-Monde). Elle se lit facilement et donne un peu de "chair" à cette réalité. 

Qui ne concerne d'ailleurs qu'une partie des migrants. Si les boat-people de Méditerranée braquent les projecteurs sur les clandestins qui risquent leur vie, la majorité des immigrants entrent légalement et sans danger (par les aéroports) dans les pays du Nord : ils deviennent clandestins plus tard, en ne quittant pas le pays d'accueil à l'expiration de leur visa.

C'est une véritable "contre-société" qui s'est organisée en quelques années, avec ses règles implicites, ses solidarités et ses hiérarchies invisibles. La multiplicité des situations et des motivations fait de ce monde un objet d'étude bien difficile à cerner.

D'abord, il y a dans les raisons du départ, outre celles qui paraissent évidentes "vu de loin" (guerre ou misère), un quotidien rendu impossible par des attentats récurrents ou la corruption des fonctionnaires. Le journaliste raconte ainsi un trajet entre Islamabad et Peshawar, au cours duquel la voiture se fait arrêter trois fois (en quelques kilomètres). Au premier "contrôle", le policier fait mine de douter de la validité des papiers présentés. Quelques billets de banque ont la vertu magique de rendre le permis immédiatement valable. Au troisième arrêt, le conducteur excédé ne prend même plus la peine de présenter ses papiers : il sort directement une poignée de billets. Quand tous les actes officiels de la vie courante sont soumis à un tel arbitraire, on comprend que l'exaspération pousse les individus à partir. Le problème ne pourrait être résolu que par une volonté collective, qui manque clairement de support d'expression.

Il y a aussi dans les populations migrantes une immense ignorance de la géographie du monde. L'île de Chypre est placée par les interlocuteurs pakistanais du journaliste "en Méditerranée, à côté des États-Unis". Au Pakistan, l'expression "je vais à Londres" est passée dans le langage courant (et devenue une chanson) alors que beaucoup ignorent même si Londres est une ville ou un pays. Presqu'irréelle, cette conversation dans un café d'Istanbul où le Français apprend et explique à deux Afghans que la Terre est ronde et tourne autour du soleil. Sur cette ignorance, les malentendus (ou les raccourcis, à tout le moins) font de l'Europe ou des États-Unis un Eldorado largement fantasmé.

D'autant plus fantasmé que les immigrés eux-mêmes entretiennent les a priori. Jamais un immigré n'avouera à sa famille à quelles difficultés il se trouve confronté une fois sur place. Au téléphone, on ne veut pas inquiéter la famille. On envoie de l'argent sans avouer quelles conditions de vie et de travail on a dû accepter pour le gagner. Et comme le dit l'un des interlocuteurs du journaliste à Istanbul, "ce qui est sûr c'est que jamais ils ne retourneront en Afrique" : ce serait, pour tous, un aveu d'échec alors que le départ d'un homme valide est, pour les familles restées sur place, un véritable investissement. Avoir un fils ou un frère en Europe donne un certain statut social, qui compte parmi les raisons du départ.

Autre point très intéressant de l'enquête, la réponse à la question des paiements. Je me demandais comment les "clients" payaient les passeurs dans la mesure où il est impossible à un clandestin, par définition sans protection, de transporter sur lui les milliers de dollars que lui coûtera son voyage. La réponse est dans les manuels d'histoire de 5ème ! Il n'y a en fait aucun échange d'espèces. Le système s'appelle la hawala et s'apparente au mécanisme des lettres de change utilisées au XIIIe siècle. L'argent demandé par le passeur est donné, par la famille du migrant, à un "banquier" dans le pays d'origine ; sur un simple coup de fil, le "banquier" du patron du passeur (ils agissent en réseau) donne la somme correspondante audit patron. Il n'y a aucune trace informatique, les "banquiers" dans les pays d'accueil se cachent souvent derrière un paravent officiel (boutique de téléphonie ou kebabs), les transferts sont à peu près indécelables. Tant que les "banquiers" se font confiance, le système fonctionne, entièrement sous les radars des autorités.

Au final, l'enquête montre surtout l'impuissance de la réaction européenne. D'abord, le délabrement des États frontière (comme la Bulgarie dans laquelle A. Frayer-Laleix tente une entrée clandestine dans le but de se frotter à la police locale, qui le renvoie sans autre forme de procès vers la Turquie - pratique du pushback niée officiellement mais largement répandue selon Human Rights Watch) rend parfaitement illusoire l'idée qu'ils puissent faire barrage, ou même faire office de "zone-tampon". Parce qu'on ne peut pas empêcher les gens de rêver à une vie meilleure, on ne peut pas les arrêter dans un pays - ou les confiner dans une région - qu'ils n'ont pas choisi.

L'impuissance est d'autant plus forte que la réponse pénale est largement inadaptée. Dans beaucoup de pays de départ, le trafic de clandestins n'est pas considéré comme un crime (le passeur est même vu comme un héros plus que comme un escroc). Même du point de vue des pays d'arrivée, le trafic de clandestins est un "crime sans victime" comme le dit un policier néerlandais. L'expression paraît choquante à qui voit les enfants noyés en Méditerranée ; mais au bout du compte, personne n'a obligé les migrants à monter dans le bateau. Beaucoup savent qu'ils risquent leur vie et celle de leurs enfants, mais c'est à eux qu'incombe la responsabilité de monter ou pas.

On objectera évidemment que dans le cas des Syriens, la situation du pays ne leur laisse pas beaucoup de choix. Reste qu'il est bien difficile de légiférer, et plus encore d'appliquer, dans la réalité, une législation quelconque, parce que, encore une fois, on ne peut pas empêcher les gens de vouloir un destin plus agréable, plus confortable.

Calais illustre le problème : toute tentative de freiner le mouvement en fermant un point de rassemblement ou de passage de clandestins n'entraîne qu'un bouturage du problème "un peu plus loin". Quant à la solution parfois invoquée de "faire passer les migrants en Angleterre et laisser la Grande-Bretagne gérer le problème", elle me parait illusoire aussi : quand bien même on "viderait" les 4000 clandestins en attente, il me semble que les suivants s'accumuleraient à leur tour, car le goulot de Calais n'est pas que législatif : il est aussi physique.

Bref, la complexité du problème donne la mesure de l'impuissance des États. Plus encore, notre impuissance individuelle devant tant de détresse humaine nous rend bien désemparés. J'admire l'engagement de ceux qui sont directement au contact des migrants et cherchent à soulager, au moins temporairement, les difficultés de leur situation. Mais pour moi qui n'y suis pas confrontée au quotidien, cette impuissance individuelle est, je crois, assez anxiogène - et participe à ce climat si lourd dans lequel nous sommes plongés depuis quelques années.

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