Une idée folle

Rédigé par MBKto - - Aucun commentaire

Je viens de regarder le film de Judith Grumbach Une idée folle que Le Monde rendait disponible sur son site. Sous ses dehors "documentaire sur l'école", il n'a rien d'innocent quand on sait qu'il est produit par Ashoka, dont le site officiel offre un échantillon édifiant de phraséologie creuse-mais-super-positive-qu'on-a-tous-envie-d'être-d'accord.

Un billet de Christophe Cailleaux sur Médiapart dénonce les moyens employés par Ashoka pour vendre son rêve d'école idéale. Sur Twitter, une collègue (de secondaire) démonte pour sa part le discours "école innovante" que tient ce film. Tout livre (cf. celui de Céline Alvarez) ou film présentant une ou quelques expériences scolaires très localisées comme LA solution miracle à tous les problèmes de l'école a légèrement tendance à énerver les professeurs "normaux", ceux qui vont au charbon quotidiennement avec des moyens limités, des ambitions simples (genre : transmettre des connaissances, wouah la rebellitude) et des cas sociaux parfois trop lourds pour une institution à qui l'on demande beaucoup (trop).

Pour ma part, je voudrais relever que ce film pose beaucoup plus de questions qu'il n'apporte de solutions. Qu'il soit cependant clair que la critique que j'exprime s'adresse aux principes qui sous-tendent ces expériences pédagogiques ou à leurs effets, et certainement pas aux collègues qui les mettent en oeuvre.

Premier ordre de questions soulevées : sous couvert d'éducation à la démocratie, à la "citoyenneté", "d'empathie" et d'expression des émotions, ces enfants s'expriment beaucoup (assez mal en général et personne, sous prétexte de respecter leur spontanéité sans doute, ne se soucie de corriger leurs erreurs d'expression ; pour moi ce n'est pas leur rendre service, mais passons). Ces enfants, encouragés à exprimer leurs avis/émotions/ressentis, habitués à ce qu'on écoute leur Parole comme si elle était d'évangile : quel genre d'adultes deviendront-ils ? En vérité, je peux déjà répondre à cette question car certains de mes élèves, enfants de leur génération, sont élevés dans cette idée qu'ils sont des êtres de lumière dont la Parole est d'or. C'est un peu pénible à gérer pour la collectivité, je ne vous le cache pas.

Je ne dis pas qu'il faut écraser la personnalité d'un enfant. Je crains seulement que ces enfants ne rencontrent aucun cadre dans lequel ils puissent apprendre à gérer des règles qu'ils n'auront pas établies eux-mêmes. Pour autant, ces enfants font l'apprentissage de la notion de contrat social, et cela est positif. Mais quel sens auront-ils de la légitimité d'une autorité abstraite (l'État au premier chef) quand il leur faudra respecter la Loi ? Je lisais à l'instant une remarque à propos de la contestation du projet Notre-Dame-des-Landes, qui soulignait que ces actions marquaient une remise en question de la légitimité de l'État comme organisateur unique de l'aménagement du territoire national. Je suis a priori favorable au principe de subsidiarité ; mais si l'on descend au niveau individuel ou micro-local toute forme de prise de décision, quelle communauté pourra-t-on construire demain ? J'ai déjà écrit, c'est une idée qui m'est chère, que mille projets - si altruistes soient-ils chacuns - ne font pas un rêve commun.

Un deuxième ordre d'interrogations qui me sont venues à l'esprit devant ce documentaire est la question de l'adaptation de ces enfants au collège et, plus tard, au lycée. Cette question est abordée dans le documentaire ... pour être en réalité aussitôt évacuée ! car le seul collège présenté est précisément l'exception ! Le collège Clisthène de Bordeaux est justement l'un des rares à utiliser, lui aussi, des pratiques un peu différentes (évaluation par compétences [jamais critiquée dans le film, et pourtant !...], collégialité de certaines décisions, pédagogies par projet...). En d'autres termes, le film est extrêmement mensonger puisqu'il semble dire que les élèves, passés par des écoles "originales", n'auront aucun mal à s'adapter au collège.. "original"... La vérité c'est que le passage au collège "normal" risque d'être un peu brutal.

On me répondra peut-être que c'est une invitation à "changer le collège" : oui, enfin cette idée, ça fait 40 ans qu'elle trotte dans la tête de certains (ceux qu'on appelle "les pédagogues"). Autant dire que ce n'est pas demain que le collège va changer.

L'inertie du collège s'explique par le fait qu'à l'origine (1975 loi Haby instituant le Collège unique), ce sont des professeurs de lycée qui sont venus y enseigner (plutôt que des instituteurs du primaire). Les professeurs de lycée, attachés à leur discipline scientifique, ont immédiatement modelé le collège comme un petit lycée. D'autres phénomènes (en particulier la massification scolaire) sont venus ensuite, qui ont fait apparaître et qui ont creusé les évidents problèmes du système d'aujourd'hui.

J'ai dit "petit lycée", j'aurais même dû préciser "petit lycée général". Dans les années 70, la France a besoin d'ingénieurs, aussi la filière scientifique devient-elle la "voie royale". Et le reste aujourd'hui encore, y compris (et surtout) dans la tête des parents.

Les parents d'élèves interrogés dans le film, béats de satisfaction devant les merveilleux résultats de ces écoles pour lesquelles ils sont prêts à payer 7000 euros/annuels, qui valorisent l'esprit d'initiative et de coopération... ces parents, de quelles études rêvent-ils pour leurs enfants ? Oh, bien sûr, ils répondront sans doute que la priorité, c'est que leur enfant soit heureux, bien dans sa peau. N'empêche que s'il pouvait passer un bac S, ça les rassurerait bien. Et eux qui s'émerveillent de l'enthousiasme de leur rejeton pour les projets construits à l'école, quelle sera leur réaction quand un conseil de classe de 3ème suggèrera une orientation en voie professionnelle à leur enfant qui "n'est pas scolaire" et que le travail intellectuel ennuie ?

Tout ça pour dire que, si des choses sont intéressantes dans les pratiques pédagogiques présentées (par exemple le mélange des âges - en même temps, ça fait 100 ans que la patrouille scoute repose sur ce principe), je ne sais pas si cela rend vraiment service aux enfants que de leur faire croire que l'école a pour fonction de s'adapter à chacun des 12 millions d'individus qui la fréquentent. Parce que l'école doit aussi être un apprentissage de règles, de normes, de comportements, et avant tout de savoirs (horresco referrens) qui ne peuvent pas dépendre de la subjectivité de chacun.

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